Ne pas répéter l’échec américain : un défi pour l’aide au développement française

Lili Vessereau Research Fellow, Harvard’s Growth Lab.

Regarder de l’autre côté de l’Atlantique offre un reflet inquiétant de ce que l’avenir de la solidarité internationale pourrait réserver. La dissolution de l’USAID en octobre 2025 constitue un avertissement brutal de la rapidité avec laquelle des institutions établies peuvent disparaître. Dans notre propre pays, l’aide au développement fait aussi l’objet de débats. La montée de figures comme Sarah Knafo, sur fond d’une tendance mondiale à la montée des populismes — l’AfD en Allemagne, Donald Trump aux États-Unis — signale un moment périlleux pour l’aide au développement. L’avertissement est sans appel : comme le note cyniquement Knafo, « on voit, aujourd’hui, avec l’exemple des États-Unis, qu’il suffit d’un trait de plume pour supprimer ces folies »1. À l’approche des élections de 2027 et alors que certains candidats populistes promettent déjà des coupes dans l’aide au développement, le système français doit d’urgence examiner ses propres vulnérabilités pour éviter un sort similaire à celui de son homologue américain.

L’illusion d’un jeu à somme nulle : pourquoi le « France d’abord » séduit

Sous la pression de l’incertitude économique et d’un chômage qui s’installe, un slogan gagne du terrain : « nous d’abord ». Ce repli sur soi, autrefois marginal, s’impose désormais comme une évidence politique face à une solidarité internationale jugée hors-sol. Si aux États-Unis l’« America First » a déjà démontré son efficacité, en France ce sentiment est illustré par la critique de Sarah Knafo dénonçant une France qui « donne chaque année 120 millions d’euros d’aide publique au développement à la Chine, […] alors qu’on est en train de faire des appels aux dons pour financer des scanners à l’hôpital Georges-Pompidou »2. Cette tension intérieure rend le discours de dirigeants comme Nikki Haley — qui a qualifié les coupes budgétaires de Trump de « victoire majeure pour nos troupes, nos contribuables et nos intérêts vitaux »3 — de plus en plus séduisant pour un électorat frustré.

En instrumentalisant l’aide internationale au nom de la sécurité, les démocraties libérales ont créé un monstre rhétorique. Dès lors que l’aide au développement est présentée avant tout comme un outil de prévention des migrations, de contre-influence face à la Chine ou de stabilisation des États fragiles, elle sape son propre fondement éthique. Cette dérive nourrit le procès en cynisme intenté par les courants populistes. Lorsque l’aide est traitée comme un contrat, son efficacité est jugée à l’aune de résultats immédiats. C’est le sens de l’exigence de Jordan Bardella, pour qui ces fonds doivent être « strictement conditionnés à la maîtrise des flux migratoires »4. Sarah Knafo pousse cette logique transactionnelle à son paroxysme en dénonçant une absence de réciprocité : « Et je vous mets au défi […] d’aller me trouver la contrepartie [des milliards d’euros chaque année donnés aux pays africains] »5. Ce qui était autrefois un geste de solidarité devient, sous ce prisme, un investissement à perte.

Les plateformes numériques amplifient cette défiance, les algorithmes récompensant le scandale, l’indignation et les récits de corruption. Le moindre échec d’une ONG devient une preuve virale de « pourriture systémique ». Face à cet écosystème médiatique, les institutions paraissent désarmées. La viralité l’emporte sur la vérification : quand Sarah Knafo allègue 800 millions d’euros d’aide à l’Algérie — un chiffre près de dix fois supérieur à la réalité — la fausse information s’installe durablement avant que le démenti ne parvienne à émerger6. Dans la bataille de l’attention, le chiffre choc gagne toujours contre la précision budgétaire. De surcroît, l’aide internationale souffre d’une perception de plus en plus marquée : celle d’une politique façonnée par un entre-soi d’experts dont les priorités épousent des standards culturels globaux. En ancrant leurs stratégies sur des enjeux de genre et de transition climatique, ces institutions ont involontairement créé un point de rupture avec les attentes d’une partie de l’opinion. Ce décalage de valeurs offre aujourd’hui un espace inespéré à un « populisme réformiste ». C’est dans ce sillage que Sarah Knafo affirme que l’aide publique au développement serait devenue un « woke power » plutôt qu’un « soft power »7. Ces arguments font directement écho à la critique américaine que l’on retrouve dans l’essai de Max Primorac, “How USAID Went Woke and Destroyed Itself”8.

L’angle mort institutionnel : la technocratie à l’ère de l’identité

Il faut reconnaître que nos propres échecs ont contribué à ce basculement. Conçues comme des structures de résolution technocratique, les institutions de développement affrontent désormais des attaques qui les déplacent sur le terrain du conflit identitaire : « leurs valeurs contre les nôtres ». Le désaccord ne porte plus sur l’efficacité des politiques publiques, mais sur la perception d’une rupture culturelle. Le député Guillaume Bigot illustre cette fracture lorsqu’il affirme que « Paris agit tel un châtelain désargenté qui organiserait des bals pour masquer sa misère », ajoutant que nous finançons « le vide, des myriades d’ONG, des élites prédatrices »8.

Notre échec réside dans l’incapacité à raconter notre travail en des termes moraux qui trouvent un écho sur le plan intérieur. Il existe une asymétrie narrative : les populistes s’imposent comme de meilleurs conteurs, maniant l’anecdote et le slogan, tandis que les institutions se retranchent derrière les statistiques et le jargon technique. Comme le formule William Easterly, les critiques perçoivent les institutions de développement comme « un ensemble de bureaucraties parmi les moins redevables au monde »9. En France, Bigot dénonce ce déficit de responsabilité à l’Agence française de développement (AFD), suggérant un jeu de miroirs où l’institution échappe à toute tutelle réelle, qu’elle soit budgétaire ou diplomatique10.

Il faut reconnaître que nos propres échecs ont contribué à ce basculement. Conçues comme des structures de résolution technocratique, les institutions de développement affrontent désormais des attaques qui les déplacent sur le terrain du conflit identitaire : « leurs valeurs contre les nôtres ».

Lorsque l’émotion domine la politique, le camp qui l’emporte affectivement gagne le débat. Faute d’un récit convaincant, les citoyens ne perçoivent plus que les coûts de l’aide, occultant ses bénéfices pourtant réels : sécurité sanitaire, stabilité financière ou régulation des migrations. La rhétorique décrivant l’aide comme « un gouffre financier pour des résultats limités » gagne du terrain précisément parce que le développement est devenu un bien public mondial frappé de cécité locale11. On risque ainsi une prophétie auto-réalisatrice : la chute de la confiance entraîne la contraction des budgets, dont l’échec final vient « confirmer » les thèses populistes.

Humaniser le fichier CSV : ancrer l’aide au développement dans le débat national

Pour ne pas suivre l’impasse américaine, il faut embrasser une transparence accessible. Les données ne doivent pas seulement être disponibles ; elles doivent être compréhensibles par tous. Si l’AFD a progressé, par exemple en créant un portail de données ouvertes, ces outils restent conçus par des experts pour des experts. L’accessibilité doit passer par des interfaces interactives, des infographies pédagogiques, voire ludiques, ainsi qu’un langage clair, exposant non seulement les résultats, mais aussi les « coulisses » des décisions. C’est la seule voie pour démontrer la légitimité démocratique des choix en la matière.

Il est tout aussi essentiel de passer d’une communication de technocrates à une communication de citoyens. Le visage du développement ne peut plus être que celui d’économistes anonymes. Ce sont les voix de terrain — maires, médecins, agriculteurs ou membres des diasporas — qui doivent être au cœur du récit. Loin des photos lisses des banques d’images, ce sont des témoignages bruts et des journaux de bord numériques qui permettraient de réinscrire l’aide dans l’expérience vécue des Français.

Enfin, il faut renouer avec le débat démocratique et cesser de nous réfugier derrière une neutralité de façade. Cela implique de dialoguer avec les critiques et de répondre publiquement aux questions difficiles. Pour démonter les fausses informations virales, l’initiative du compte X « French responses » montre comment les institutions peuvent adapter leur discours pour corriger les infox sur un ton léger et réactif. Ce n’est qu’en acceptant la contestation politique que nous pourrons reconstruire la légitimité intérieure du développement international.


1. Quentin Gérard, « Genre en Albanie, écologie en Chine… Les révélations chocs de Sarah Knafo sur l’Agence française de développement », Le Journal du Dimanche, 18 février 2025.

2. RMC, « Sarah Knafo pointe la générosité de la France avec l’Algérie et la Chine », YouTube, 20 septembre 2024.

3. Nikki Haley, « I’ll Cut the Billions in Foreign Aid We Send Our Enemies », New York Post, 24 février 2023.

4. Jordan Bardella, « Conditionnons toute aide au co-développement pour l’Afrique à la maîtrise des flux migratoires ! », YouTube, c. 2022.

5. RMC, « Sarah Knafo pointe la générosité de la France avec l’Algérie et la Chine », YouTube, 20 septembre 2024.

6. Achille Dupas, « La France donne 800 millions à l’Algérie tous les ans ? Pourquoi ces affirmations doivent être nuancées », 20 Minutes, 23 septembre 2024.

7. CNews, « L’aide publique au développement est bien plus un “woke power” qu’un “soft power” », pointe Sarah Knafo », CNews, 19 mars 2025.

8. Guillaume Bigot, « Gel de l’aide au développement : la France doit-elle imiter les États-Unis ? », Le Figaro, 11 février 2025; Max Primorac, “How USAID Went Woke and Destroyed Itself,” The Heritage Foundation, 10 février 2025.

9. William Easterly, « Playing the Aid Game », Forbes, 11 août 2003.

10. Bigot, « Gel de l’aide au développement ».

11. Id.

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