
Catherine Domain, née en 1941, est la célèbre propriétaire d’Ulysse, la première librairie parisienne spécialisée dans les voyages. Elle raconte souvent que, dans sa jeunesse, son père lui a fourni une dot, équivalente aujourd’hui à une année d’études à Harvard, qui lui a permis de parcourir les continents avec un budget modeste d’ « un dollar par jour, parfois deux », pendant près de dix ans. L’origine de cette somme était remarquable en soi, car elle provenait de l’échange d’une magnifique maison que son grand-père avait mystérieusement gagnée au casino d’Hendaye. Dès lors, Catherine s’est lancée dans une vie de voyages, marquée par de longs périples tels qu’un voyage de Genève à Katmandou dans une vieille Volkswagen et des explorations des îles du Cap-Vert ou de l’archipel des Seychelles.
À un certain point entre Colombo et Surabaya, Catherine a décidé de fonder Ulysse. Elle l’inaugura en 1971 sur la pittoresque Île-Saint-Louis, dans un local dont les propriétaires, occupés à jouer au poker près de l’entrée, le lui cédèrent assez naturellement. Depuis, la librairie est devenue une institution pour les riverains et les voyageurs aguerris, ainsi que le lieu de rencontre de son Cargo Club, dédié au partage de connaissances et d’histoires sur les voyages de passagers en cargo. Catherine a de plus créé le Prix littéraire Pierre Loti et le Club Ulysse des Petites Îles du Monde. Pour toutes ces raisons, elle a été décorée de l’Ordre national du Mérite en 2012.
Lors de notre entretien et de sa dernière séance du Cargo Club, j’ai été émue par la joie de vivre de Catherine, la simplicité de son environnement et son talent pour débusquer les automatismes. Plus encore, elle dégageait un profond sentiment de liberté et, peut-être pour cette raison, m’a rappelé Simone de Beauvoir qui, selon son élève Jeanson, « n’a jamais renoncé vivre l’absolu, non pas, sans doute, en prétendant l’atteindre dans ce monde du relatif, mais en persistant, contre toute attente, à en faire une loi pour soi-même. »
Vous avez dit un jour que la littérature avait le pouvoir de nous donner « des coups de pied au cul. » Est-ce toujours votre sentiment ?
Oh oui, absolument, car la littérature nous permet de pousser les bonnes portes. Et les voyages peuvent y contribuer. Comme le disait Ella Maillart [la légendaire aventurière, née en 1903] : « Il faut aller voir »1.
Ma passion pour la lecture a toujours été insatiable et, comme mon grand-père, qui était navigateur, j’étais curieuse de ce qui se trouvait au-delà des montagnes. J’ai donc eu beaucoup de chance que mes parents ne soient pas obligeurs. Mon éducation ne m’a imposé aucune limite et j’ai pu faire mes propres choix.
En quoi ces choix consistaient-ils pour vous ?
Il s’agissait souvent de dire non. Dès l’âge de sept ans, je refusais ce que je ne voulais pas.
Un jour, j’ai accompagné mon petit ami dans son chalet à Verbier. À peine arrivés, il s’est installé à table et j’ai remarqué qu’il tapotait discrètement des doigts. Comme pour demander : « Qu’est-ce qu’on mange ? » Ce jour-là, j’ai su que je ne me marierais jamais ! Je lui ai dit que celui qui aurait le plus faim préparerait à bouffer.
Je suis surprise par votre emploi du verbe « bouffer. » Il évoque l’usage qu’en fait Annie Ernaux dans son roman La Femme Gelée. Ce livre, qualifié par Le Nouvel Obs comme un miroir du « délitement insidieux des idéaux d’égalité dans le couple, » formule une critique sévère contre les relations domestiques2. Votre tempérament aventureux vous a-t-il conduit à une autre vision de l’amour ?
Oui, je n’ai pas renoncé à l’amour ! Personne ne devrait avoir à le faire.
Mon conseil est de ne pas laisser le temps filer en attendant le retour de l’autre. En somme, « ne surtout pas s’attendre » ; il faut de la réciprocité, un accord mutuel pour laisser à l’autre la liberté d’aller où et quand il le souhaite.
Un grand amour acceptera votre désir de vivre pleinement. Lorsque j’ai fondé Ulysse, en 1971, mon compagnon travaillait à ma place un mois par an pour que je puisse voyager ! Cela demande beaucoup de communication et d’explications pour être sûr d’être comprise. Car tu as raison, comme l’écrivait Alexandra David-Neel à son mari : « Si personne au monde n’avait vécu sa vie et suivi sa chimère, où serions-nous ? »
L’amitié vous est aussi très nécessaire, comme j’ai pu le constater et trouver si réconfortant à votre Cargo Club. Je sais que vous entreteniez en particulier une relation étroite avec Nicolas Bouvier, dont les ouvrages reposent actuellement sur votre table. Comment avez-vous su reconnaître que L’Usage du Monde était un chef-d’œuvre dans les années 1960 et 1970, alors que l’ouvrage était encore largement méconnu et autoédité3 ?
Parce que c’était exactement comme mes propres voyages ! Il avait tout compris et l’avait magnifiquement retranscrit sur le papier. Les gens ne comprenaient pas, car ils ne voyageaient pas.
Ce que j’ai aimé dans mes voyages, ce n’était pas l’itinéraire, le parcours précis, mais l’état d’être « en voyage », la liberté de modifier mes plans à tout moment.
La phrase la plus belle et aboutie de Bouvier se trouve dans ce livre : « Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait. »
Bouvier a même qualifié son éducation universitaire de « culture en pot » et de « jardinage intellectuel ». Considérez-vous également que vos voyages ont constitué votre formation ?
Oui, car voyager est guidé par la curiosité naturelle. Cela m’a appris la tolérance, l’admiration et l’humilité. Il faut vraiment aller voir par soi-même !
Pouvez-vous nous entretenir de votre longue amitié avec Ella Maillart, qui vous a transmis cette expression ?
Le livre d’Ella, Oasis Interdite, [qui relate une traversée de la Chine d’est en ouest en 1935, soit un périple de huit mois à travers des régions interdites], m’a tellement captivée que je l’ai lu en un seul après-midi4. Je me suis alors lamentée auprès de mon ami Roland : « Quel dommage qu’elle soit morte ! » – ce à quoi il m’a répondu qu’elle était bien vivante et que nous pouvions aller déjeuner avec elle. Elle nous a préparé un doubitchou dégueulasse et nous sommes partis en promenade. Impossible de la suivre !
Ma rencontre avec Ella m’a profondément impressionnée. Je suis restée sans voix, incapable de prononcer un mot, ne pouvant que la regarder et écouter attentivement ses paroles. Aussi, lors de mon voyage suivant en Asie, je lui ai envoyé des cartes postales.
Ce fut le début d’une amitié sincère et désintéressée qui dura vingt ans. Par la suite, je me suis consacrée à la réédition de ses œuvres.
Parlons si vous le voulez bien d’amitiés littéraires. Il me semble qu’Henrietta Stackpole, journaliste et femme de lettres dans le Portrait of a Lady de Henry James, présente une forte ressemblance avec Ella. Au fil de ses voyages à travers l’Angleterre et l’Europe continentale, Henrietta perçoit le monde comme une tapisserie dont le revers alterne entre vie intérieure et vie extérieure. Son expérience vécue se modifie selon l’aspect qui se manifeste ou se dissimule. Cette métaphore vous parle-t-elle ?
(Pause) Pour moi, le mot « tapisserie » évoque un objet fixe, quelque chose que l’on peut détacher et mettre de côté. Mais c’est le matin, lorsque je traverse la rue Saint-Louis en l’Île à six heures et que j’entends les gens ronfler, que je trouve la vie extérieure la plus saisissante. Cette expérience est toujours merveilleuse, parce que c’est la vie elle-même.
L’Île Saint-Louis est assurément un lieu magique. Au fil des ans, j’y ai rencontré un fromager dont le frère jumeau possède également une fromagerie sur la rive gauche, un ancien membre des Brigades rouges italiennes devenu un propriétaire sans scrupules, et l’héritier d’une dynastie sucrière turque… Quels types de rencontres y fait-on, au-delà des façades des bâtiments ?
Alors, que cachait la trappe secrète du propriétaire italien ? (Sourire). J’ai eu énormément de chance avec ma librairie, Ulysse. Une clientèle si diverse a franchi son seuil au cours des cinquante-cinq dernières années, et les gens s’y présentent invariablement dans un état d’esprit formidable, comme ils s’apprêtent à partir en voyage !
Comme je l’ai dit ailleurs, nos visiteurs viennent de tous les horizons : du voyageur solitaire à la grand-mère emmenant ses petits-enfants en virée ; du dépressif en quête de réconfort à l’idéaliste se lançant dans l’humanitaire5… On y croise des gens de tous âges, de toutes professions, empruntant tous les moyens de transport. Chaque personne qui entre représente une possibilité de nouvelle amitié.
Certes, on ne peut pas écrire sa thèse dans une librairie, mais c’est un endroit idéal pour passer un agréable après-midi.
En interviews, on vous demande souvent ce qui vous a poussé à ouvrir Ulysse, d’abord à Paris, puis à Hendaye, en bord de mer6. Vous répondez souvent ainsi ? À votre retour après dix ans de voyages, vous aviez trente ans et étiez déterminée à n’avoir ni patron ni employés…
…Et par le passé, j’étais obligée de visiter de nombreuses librairies pour organiser un seul voyage ; aucune ne proposait tout ce dont j’avais besoin au même endroit ! J’étais aussi inspirée par mon grand-père maternel, qui tenait une librairie à Bergerac ! Enfant, j’étais impressionnée que la vendeuse soit la sœur de Garnier, l’architecte de l’Opéra de Paris.
Le seul inconvénient était l’aspect financier. Un jour, alors que mon grand-père était dans le coma, il s’est mis à faire des gestes de comptage avec sa main, comme s’il comptait l’argent de la caisse. Je me suis alors juré de ne vérifier les comptes qu’à la fin du mois.
Bien avant cela, en 1959, vous avez reçu une bourse qui vous a permis de passer votre dernière année de lycée en Californie. Quel regard portez-vous sur cette expérience aujourd’hui ?
J’ai adhéré à la culture « à fond la caisse » ! Il faut dire que j’avais dix-sept ans et que j’ai vécu à Menlo Park, près de Stanford, depuis un an. C’était formidable car j’avais ma propre voiture. J’ai aussi traversé les États-Unis en bus. Cela dit, j’ai peu à peu pris conscience de la tension qui abîmait les relations entre jeunes hommes et femmes.
La jeunesse américaine s’était divisée en deux groupes distincts qui peinaient à communiquer. Le seul moyen de se rencontrer était le « date », qui n’était en fait qu’un prélude à l’intimité sexuelle.
Personnellement, je n’avais pas vraiment de raison de me plaindre, car on m’invitait souvent à sortir. Mais j’ai constaté que d’autres jeunes femmes étaient exclues ; et alors, elles ne pouvaient pas continuer. Tu as raison, tout cela ressemble bien à ce que disait Simone de Beauvoir lors de son premier voyage sur la côte Est : la véritable communication est une liberté qui présuppose l’existence d’autres libertés7. Je sentais clairement la pression sociale qui poussait les filles à se conformer à certains comportements. Lorsque j’ai été invitée à donner une conférence devant plusieurs centaines d’étudiants, c’est le sujet que j’ai choisi d’aborder. Mais j’ai toujours laissé au peuple américain le bénéfice du doute.
Lorsque vous évoquez vos voyages, je remarque que vous ne mentionnez jamais de lieux, d’itinéraires ou de dates, bien que vous ayez exploré la France, le Groenland, le Tibet, l’Indonésie, et que vous parliez couramment espagnol… Faut-il en conclure que de telles listes ne reflètent pas ce qui est véritablement important pour vous ?
Oui, car ce que j’ai aimé dans mes voyages, ce n’était pas l’itinéraire, le parcours précis, mais l’état d’être « en voyage », la liberté de modifier mes plans à tout moment. J’ai énormément voyagé en France, à travers ses différentes régions, et aucune destination ne m’a marquée plus que les autres.
Pouvoir me nourrir et me loger avec un ou deux dollars par jour était un luxe dans ma jeunesse. Je me souviens même d’un prêtre en Nouvelle-Guinée qui m’a proposé de dormir sur une table… Mais sans me faire payer !
Il était également très important pour moi de préparer mes voyages en me documentant sur la région et en étudiant les cartes.
À l’inverse, Sylvain Tesson, sans doute le plus célèbre écrivain voyageur de France, a fait le choix d’adopter une existence sédentaire, en la seule compagnie de Chateaubriand ou de Karen Blixen durant son séjour dans une cabine, près du lac Baïkal, en 20108. Quelle a été votre réaction à la lecture de son ouvrage ?
Ce qu’il a fait n’était pas un « voyage », mais plutôt un ermitage ! Aucun de ses documents ne concernait la région, et il ne s’est jamais aventuré hors de sa cabane pour explorer la forêt.
On peut tout à fait lire de la poésie ou des romans sans rapport avec le sujet en voyageant, et j’aime beaucoup le souvenir que tu m’as rapporté à propos des mémoires de Liane de Pougy emportés dans un train soviétique, mais cela ne devrait servir que d’entracte.
Et qu’en est-il pour vous du format du vlog de voyage, qui a gagné en popularité au cours de la décennie 2010 ?
Je pense que voyager, tout comme se plonger dans la littérature, est une activité solitaire qui s’apprécie pleinement sans public. Ce n’est qu’après coup que l’on peut partager ce que l’on juge digne d’être partagé : ce qui apporte du réconfort, ce qui révèle qu’il existe dans le monde des éléments que nous pouvons assimiler et transmettre.
De plus, le vlogging est, par essence, une forme de publicité, ce qui va pour moi à l’encontre de l’esprit du voyage.
Ma dernière question : j’ai été impressionnée par un article superbement illustré du magazine Condé Nast Traveler qui vous présentait dans différents lieux, notamment un temple à Séoul, Borobudur en Indonésie et les stupas sacrés du Tibet9. Vos voyages vous ont-ils dotée d’une sensibilité accrue au sacré ?
Non, je parlerais plutôt d’une meilleure appréciation de l’espace. Ce sentiment était particulièrement fort sur un plateau du Myanmar (anciennement Birmanie). J’ai même envisagé de rester, mais finalement, je suis repartie.
ADRESSE : 26 Rue Saint-Louis en l’Île, 75004 Paris
HORAIRES : En convenir au téléphone, 01 43 25 17 35
LE CARGO CLUB : Chaque premier mercredi du mois pour l’apéritif
L’interview a été réalisée le 3 mars 2026 par Marie Suzanne Fleur Prunières, doctorante en langues et littératures romanes, Harvard University.
1. Ella Maillart, site officiel, https://www.ellamaillart.ch/.
2. « Vous n’avez jamais lu Annie Ernaux ? Voici par où commencer », Le Nouvel Obs, 6 octobre 2022, https://www.nouvelobs.com/bibliobs/20221006.OBS64212/vous-n-avez-jamais-lu-annie-ernaux-voici-par-ou-commencer.html.
3. Nicolas Bouvier, L’Usage du Monde, Éditions La Découverte, https://www.editionsladecouverte.fr/l_usage_du_monde-9782707179012.
4. Ella Maillart, Oasis Interdite, https://www.bibliothequesonore.ch/livre/15431.
5. Catherine Domain, interview vidéo, YouTube, https://www.youtube.com/watch?v=gRb4td0niXg.
6. Librairie Ulysse à Hendaye, vidéo, YouTube, https://www.youtube.com/watch?v=RACOT4ocWks.
7. Simone de Beauvoir, «Simone de Beauvoir Visits New York », The New Yorker, 22 février 1947, https://www.newyorker.com/magazine/1947/02/22/simone-de-beauvoir-visits-new-york.
8. Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie, Gallimard, 2011, https://www.gallimard.fr/catalogue/dans-les-forets-de-siberie/9782070129256.
9. « Primera librería de viajes: Ulysse, París », Condé Nast Traveler, https://www.traveler.es/viajeros/articulos/primera-libreria-de-viajes-ulysse-paris-catherine-domain-entrevista/14711.