La stratégie omnivore : Pacte vert, géopolitique et fracture transatlantique

Marine Gapihan — Master in Urban Planning, MIT, promotion 2026.

Photo officielle de la Maison Blanche par Daniel Torok

Le mouvement du Green New Deal traverse une période difficile, tant sur le plan national qu’international. Sur le sujet de la transition énergétique, l’Occident ne constitue plus un bloc uni. En janvier 2026, à Davos, le président américain a qualifié le Green New Deal de « Green New Scam » et « la plus grande supercherie de l’histoire », tout en plaidant pour une expansion de la production d’énergies fossiles1. Invoquant les liens historiques entre les États-Unis et l’Europe, il a soutenu que l’énergie devait constituer le socle d’un Occident fort et uni. Mais la vision qu’il a esquissée ne reposait pas sur une décarbonation partagée, mais sur la continuation de l’exploitation des énergies fossiles. Dans le cadre d’une guerre tarifaire, Washington a conditionné un accord commercial à l’engagement européen d’acheter 750 milliards de dollars de gaz naturel liquéfié, de pétrole et de produits nucléaires américains d’ici 2028, plaçant ainsi l’approvisionnement en énergies fossiles au cœur des négociations commerciales transatlantiques2. Plus récemment, les États-Unis ont menacé de se retirer de l’Agence internationale de l’énergie, une institution qu’ils ont contribué à bâtir et qu’ils financent encore à hauteur d’environ 14 %. La liste pourrait s’allonger…

Force est de constater que nous assistons à un basculement : l’alliance climatique transatlantique, autrefois fondée sur des ambitions partagées, cède désormais la place à une politique énergétique transactionnelle.

Cette divergence soulève deux questions fondamentales : où vont les États-Unis et l’Union européenne ? Et l’Union européenne peut-elle définir son propre modèle économique et industriel, fondé sur la tarification du carbone, une industrie décarbonée et une souveraineté énergétique ?

L’Union européenne n’a pas renoncé à sa transition écologique : elle l’a reformulée. Confrontée aux pressions géopolitiques de Washington, Bruxelles a changé de discours : de l’idéalisme climatique, on est passé à un discours centré sur la sécurité énergétique et la compétitivité des prix des énergies renouvelables3. La transition verte n’est plus présentée avant tout comme un impératif moral pour « sauver la planète », mais comme une stratégie de souveraineté, de compétitivité industrielle et de stabilité des prix — un cadrage qui n’est pas sans rappeler celui adopté par les législateurs de New York, du New Jersey ou de la Virginie. Lors de la réunion ministérielle de l’Agence internationale de l’énergie en février dernier, les représentants européens ont atténué leur discours climatique explicite, préférant mettre en avant les avantages des énergies renouvelables en matière de sécurité énergétique. Et sous la pression des États membres et d’une coalition de grandes multinationales — principalement américaines — l’UE a revu à la baisse certains éléments clés de son cadre Omnibus I. L’Union européenne recherche des mesures plus souples et plus favorables aux entreprises pour réduire ses émissions de gaz à effet de serre4.

Force est de constater que nous assistons à un basculement : l’alliance climatique transatlantique, autrefois fondée sur des ambitions partagées, cède désormais la place à une politique énergétique transactionnelle.

Avec ou sans les États-Unis, l’Europe avance. Affaiblir le Pacte vert européen ne ralentirait pas simplement la réduction des émissions de gaz à effet de serre ; cela saperait la capacité de l’Europe à se positionner comme un acteur géoéconomique et géopolitique crédible dans le nouvel ordre mondial5. Roland Lescure, ministre français de l’Économie, l’a lui-même affirmé : « La réponse stratégique et structurelle de la France et de l’Europe, c’est l’électrification. Nous avons bien entendu encore des besoins en gaz, notamment pour le secteur industriel, et je me réjouis que les États-Unis puissent répondre à ce besoin, mais objectivement l’objectif à long terme est de sortir d’une dépendance aux énergies fossiles importées encore trop grande »6. Les chiffres le confirment. En 2025, l’éolien et le solaire ont dépassé les énergies fossiles dans le mix électrique de l’UE pour la première fois sur une base annuelle, produisant plus de 30 % de l’électricité, contre 29 % pour le charbon et le gaz. Une victoire majeure pour le vieux continent. Les tendances en matière d’investissement confirment cette dynamique : les investissements américains dans les énergies renouvelables ont chuté de 36 % au premier semestre par rapport au second semestre de l’année précédente, tandis que les investissements de l’UE-27 ont progressé de 63 %7.

En prenant ses distances avec l’UE, les États-Unis risquent de s’isoler d’un avenir énergétique vert à la fois inéluctable et économiquement rationnel. Si Washington instrumentalise les exportations de gaz naturel liquéfié (GNL) et les droits de douane comme levier géopolitique pour protéger ses intérêts fossiles, l’Europe se protégera; intensifiant son engagement commercial avec la Chine.

Les technologies clés qui portent la transition verte européenne sont aujourd’hui profondément imbriquées dans les chaînes d’approvisionnement chinoises. La Chine représente environ 90 % des capacités mondiales de fabrication photovoltaïque et domine des segments essentiels de la production d’éoliennes, de batteries et de véhicules électriques. Malgré l’initiative récente « Made in Europe » de l’UE — qui impose qu’une part des technologies d’énergie propre soutenues par des fonds publics soit produite sur le sol européen — l’Europe ne peut pas se découpler du jour au lendemain8. La Chine n’est d’ailleurs plus un simple fabricant à bas coût. Des décennies d’investissements publics massifs ont positionné les entreprises chinoises comme des leaders technologiques dans les véhicules électriques, les équipements de réseau, la robotique et l’industrie de pointe.

Les droits de douane américains visant à freiner l’expansion industrielle chinoise pourraient, au contraire, rediriger les surcapacités chinoises vers l’Europe9. Cette dynamique risque d’accroître l’interdépendance structurelle entre l’Europe et les chaînes d’approvisionnement chinoises en technologies neutres en carbone, alors même que l’Europe s’efforce de renforcer ses capacités de production domestiques. En cherchant à affaiblir Pékin, Washington pourrait involontairement accélérer l’intégration économique de l’Europe avec la Chine. Cela ne sert pas l’intérêt stratégique des États-Unis.

La Chine n’est pas prête de ralentir son expansion dans les énergies et technologies bas carbone. Le secteur des énergies vertes a généré plus d’un tiers de la croissance du PIB chinois en 202510. Le pays déploie à grande échelle des énergies renouvelables, des batteries, des véhicules électriques, des infrastructures de réseau et des capacités nucléaires, tout en dominant le traitement des matières premières en amont et la fabrication en milieu de chaîne. Si les États-Unis prennent leurs distances avec l’Europe en matière de climat et de coordination industrielle, cela n’affaiblira pas la Chine. Cela isolera les États-Unis.

Il est dans l’intérêt des États-Unis de bâtir avec l’Union Européenne un partenariat climatique durable, axé sur la création conjointe de valeur et l’établissement de normes, une politique industrielle coordonnée, la diversification des chaînes d’approvisionnement, un financement partagé de l’innovation et un alignement dans la tarification du carbone — tels que le Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières (MACF) et les incitations fiscales pour les énergies renouvelables de l’ancien Inflation Reduction Act. C’est la prévisibilité réglementaire à long terme, et non l’escalade tarifaire épisodique, qui attirera les investissements et réduira la dépendance à l’égard des chaînes d’approvisionnement concurrentes.

Un domaine où la coopération demeure tangible est l’énergie nucléaire. En février, des responsables américains ont annoncé des mesures concrètes en vue du déploiement de technologies nucléaires américaines de nouvelle génération en Europe centrale, conjuguant objectifs de sécurité énergétique et de décarbonation11. Cet exemple illustre ce à quoi peut ressembler un véritable leadership énergétique stratégique — par opposition à un levier transactionnel.

Les États-Unis peuvent traiter l’énergie comme une monnaie d’échange. Ou ils peuvent en faire une plateforme de leadership. L’Europe poursuit sa transition verte dans tous les cas. La question est de savoir si les États-Unis veulent contribuer à façonner cet avenir aux côtés de leur plus proche allié historique.


1. World Economic Forum, « Davos 2026 : Discours spécial de Donald J. Trump, président des États-Unis d’Amérique », World Economic Forum, 21 janvier 2026.

2. Saptarshi Chakraborty, « L’accord énergétique de 750 milliards de dollars de Trump avec l’UE repose sur une illusion », LSE U.S. Centre (USAPP Blog), 14 octobre 2025.

3. Politico Europe, « L’Europe troque le discours climatique pour celui de la sécurité énergétique afin de désamorcer l’hostilité verte du mouvement MAGA », Politico, février 2026.

4. Biagio Moro, Lorenzo Silvestri Martini et Giovanni D’Amico, « Le Green Deal sous attaque : l’influence américaine et la lutte pour l’autonomie européenne », ECCO Climate, 30 janvier 2026.

5. World Economic Forum, « Davos 2026 : Discours spécial de Mark Carney, Premier ministre du Canada », World Economic Forum, 20 janvier 2026.

6. Francesca Crellin et Andres Hernandez, « Le secrétaire américain à l’Énergie Wright presse l’AIE d’abandonner l’agenda de neutralité carbone », Reuters, 19 février 2026.

7. Vandana Gombar, « Investissement record dans les énergies renouvelables en 2025 : trois points clés », BloombergNEF, 10 septembre 2025.

8. Moderndiplomacy.eu, « Le projet de loi européen “Made in Europe” : les points essentiels expliqués », Modern Diplomacy, 17 février 2026.

9. Maya Lameche, « Pouvoir, politique et partenariats : la sécurité énergétique UE–États-Unis dans un paysage géopolitique en mutation », Carbon Free Europe, 11 février 2025.

10. Lauri Myllyvirta et Boris Schaepe, « Analyse : les énergies propres ont contribué à plus d’un tiers de la croissance du PIB chinois en 2025 », Carbon Brief, 5 février 2026.

11. U.S. Department of State, « Le secrétaire d’État Rubio promeut la sécurité nationale par des accords nucléaires civils en Europe centrale », U.S. Department of State, 15 février 2026.

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