Michel Devoret est un physicien français spécialiste de l’information quantique, professeur à Yale University et lauréat du prix Nobel de physique 2025.

Pourriez-vous retracer les étapes marquantes de votre parcours et expliquer ce qui a motivé votre choix de poursuivre une carrière scientifique entre la France et les États-Unis ?
Je dois préciser que j’ai travaillé vingt-cinq ans en France, à l’Université d’Orsay et au centre de recherche CEA Paris-Saclay, puis vingt-cinq ans aux États-Unis, précisément à Yale, puis à l’Université de California, Santa Barbara, où je codirige le laboratoire de Google dédié à l’élaboration d’un ordinateur quantique (Quantum AI Lab). J’ai enseigné six ans au Collège de France de 2007 à 2012, mais cela ne m’occupait que deux mois par an. Je suis parti aux États-Unis par goût de l’aventure et non pas parce que je rencontrais de sérieux problèmes en France. Au CEA Paris-Saclay, j’étais responsable d’une équipe comprenant des gens formidables qui étaient aussi mes amis. Les deux systèmes de recherche sont complémentaires et ont chacun des forces et des faiblesses. Je suis très chanceux d’avoir pu expérimenter de très près cette diversité d’approches des problèmes scientifiques.
Quel regard portez-vous sur l’évolution de la recherche fondamentale en physique dans les deux pays, et quels sont selon vous les principaux avantages et défis du système de recherche franco-américain ?
Malheureusement, la recherche fondamentale ne se porte pas si bien que cela dans les deux pays en ce moment. Mais on peut dire en très gros que la recherche française est plus profonde et moins exploratrice que la recherche américaine.
Comment votre expérience multiculturelle a-t-elle influencé votre approche de la recherche et de l’innovation ?
Pour moi, la recherche en science est très imbriquée dans la culture. Changer de culture, c’est changer d’approche scientifique. Avant mon arrivée aux États-Unis en 1982 comme chercheur postdoctoral, je pensais être un expérimentateur. Sur place, j’ai découvert que j’étais un théoricien ! Les États-Unis m’ont permis de devenir un vrai expérimentateur, ce qui est difficile en France, pays où la science est très mathématisée.
Pour moi, la recherche en science est très imbriquée dans la culture. Changer de culture, c’est changer d’approche scientifique.
Quels conseils donneriez-vous à la jeune génération de chercheurs qui rêve d’incarner un parcours international ?
Faire un PhD ou un post-doctorat à l’étranger me semble indispensable. D’ailleurs, il est maintenant très difficile d’obtenir un poste et des financements sans cet adoubement international.
Quel rôle la France, selon vous, continue-t-elle de jouer dans l’avancement scientifique mondial, notamment dans votre domaine ?
La France est très bien placée en physique, sûrement grâce à la qualité de nos classes préparatoires et de nos magistères.
Pouvez-vous partager une anecdote marquante sur la façon dont le dialogue franco-américain a enrichi votre travail ou votre carrière ?
Arrivé aux États-Unis et en y montant un laboratoire, j’ai dû acheter la plupart de mon matériel en Europe. Pour le petit matériel, je pouvais payer directement les fournisseurs avec une carte de crédit – ce qui est impensable en France, à moins de constituer une association loi de 1901 !
Selon vous, quelles sont les clés pour renforcer les échanges académiques et scientifiques entre la France et les États-Unis aujourd’hui ?
Sans hésitation, les bourses d’échanges, ainsi que les décharges d’enseignement, trop peu nombreuses de nos jours.
Comment appréhendez-vous la question de l’engagement sociétal des scientifiques au XXIe siècle ? En quoi cette responsabilité diffère-t-elle entre les deux pays ?
Je pense que les scientifiques doivent aider à combattre la désinformation concernant le réchauffement climatique, les vaccins, etc… C’est difficile de le faire aux États-Unis en tant qu’immigré. En France probablement aussi, mais ma situation est différente de celle qui est la mienne aux États-Unis.
Après l’obtention du prix Nobel, comment percevez-vous votre rôle dans la communication autour des sciences et dans la promotion de la science auprès du grand public ?
Je souhaite pouvoir profiter de mon nouveau statut de personne de la pop culture pour contribuer à la vulgarisation et la promotion de la science auprès du grand public (bandes dessinées, podcasts, vidéos, etc.).
Quels projets ou thématiques aimeriez-vous explorer à l’avenir, dans le cadre de la coopération transatlantique ou avec de jeunes chercheurs ?
La coopération transatlantique pourrait déjà passer par la traduction d’œuvres pour la jeunesse. Le merveilleux livre Si on volait ? de Jean-Pierre Petit a été adapté en British English, mais pas encore en American English…