Brune Poirson est une ancienne secrétaire d’État auprès du ministre de la Transition écologique et solidaire, aujourd’hui engagée dans le secteur privé, et alumna de la Harvard Kennedy School.

Vous avez rejoint Harvard après plusieurs expériences professionnelles, notamment au Laos, au Royaume-Uni et en Inde. Comment ces expériences ont-elles contribué à votre engagement en faveur de la cause environnementale et pourquoi avoir décidé de faire un MC/MPA1 à la Kennedy School ?
Mon rapport à l’écologie est d’abord intime. J’ai grandi à la campagne, et lorsque l’on grandit dans ces territoires, on comprend très tôt à quel point nos vies sont directement dépendantes de la météo — et donc du climat. Les sécheresses de plus en plus fréquentes, je les observais déjà dans mon enfance, avec leurs conséquences sociales très concrètes. Je crois profondément que pour s’engager, il faut avoir ressenti les choses jusque dans sa chair. Au Laos, où je travaillais dans l’extrême nord du pays auprès d’une quarantaine de minorités ethniques, j’ai un jour vu des engins chinois entamer une percée massive dans une forêt jusque-là intacte. Ce fut un choc fondateur. En Inde ensuite, j’ai travaillé dans les bidonvilles sur la question de la gestion des déchets et y ai vu une forme d’accélération des conséquences du réchauffement climatique : ce que nous observons aujourd’hui dans ces territoires préfigure ce qui pourrait advenir en Europe si nous ne parvenons pas à agir. La Kennedy School a représenté une opportunité pour consolider toutes ces expériences. À mon sens, la force des études aux États-Unis est d’autoriser les temps de recul et de valoriser l’expérience professionnelle, probablement davantage qu’en France. Ce passage à Harvard m’a ainsi permis de réfléchir, de mettre à distance et de sédimenter ces expériences.
Votre expérience à HKS a-t-elle joué un rôle dans votre engagement en politique et a-t-elle influencé votre manière de penser l’action publique ? Que retenez-vous plus largement de votre scolarité à HKS ?
Il y a, dans une vie, des années véritablement charnières. Mon année à la Kennedy School a été pour moi l’une d’entre elles, à la fois positivement et négativement. Ce que j’y ai appris, avant tout, c’est à quel point nous vivons dans un monde où les élites sont souvent centrées sur elles-mêmes. Un souvenir me revient toujours : le soir de l’élection présidentielle américaine de 2016, le hall de la Kennedy School était rempli de centaines de ballons prêts à célébrer la victoire d’Hillary Clinton. La victoire de Donald Trump était un impensé total. Cet aveuglement m’a profondément interrogée — et m’a été très utile plus tard, notamment lors de la crise des Gilets jaunes, pour comprendre l’importance de rester connectée au « pays réel ». J’y ai aussi appris des choses très concrètes : comment se gagne une élection, ou encore comment une femme peut légitimement nourrir de grandes ambitions et recevoir des clés pour les réaliser, notamment à travers le programme From Harvard Square to the Oval Office2. D’un point de vue strictement intellectuel, pas un cours ne m’a été inutile dans ma carrière. Concernant mon engagement politique, il existait déjà, tant aux États-Unis qu’en France. J’ai finalement décidé de rejoindre le mouvement lancé par Emmanuel Macron, non plus comme conseillère ou rédactrice de notes, mais comme une actrice de terrain.
Lorsque vous étiez Secrétaire d’État auprès du ministre de la Transition écologique et solidaire, la France se présentait comme un leader dans le domaine climatique, notamment dans le prolongement de l’Accord de Paris. Avec désormais plusieurs années de recul, quel rôle la France a-t-elle joué en matière environnementale sur la scène internationale, et quelles limites avez-vous pu identifier lorsque vous étiez au Gouvernement ?
La France — et le Président de la République — ont effectivement assumé un rôle moteur à un moment où les États-Unis laissaient un vide, après leur retrait de l’Accord de Paris. Or, ce sont précisément dans ces moments de flottement que l’on risque de perdre les acquis. La parole française a permis de maintenir une dynamique internationale essentielle autour de cet accord. La France a également innové sur la méthode, notamment en mobilisant des acteurs non étatiques — entreprises, collectivités, investisseurs — à travers des initiatives comme le One Planet Summit. C’était fondamental, car les États peuvent se retirer de leurs engagements, tandis que les dynamiques économiques et sociétales doivent, elles, s’inscrire dans la durée. Mais les limites étaient réelles. La première tient à un manque de cohérence entre l’ambition internationale et la mise en œuvre nationale. Créer des coalitions à l’international est indispensable, mais encore faut-il être à la hauteur chez soi. La seconde concerne notre relation aux pays du Sud. Notre approche a parfois été trop « donneuse de leçons » : nous exigions le respect de trajectoires climatiques sans apporter suffisamment de transferts de technologies ni de moyens concrets. Cette asymétrie a certainement nourri de la défiance.
Dans son discours prononcé à Belém à l’occasion de la COP30, le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a qualifié la décennie ayant suivi l’Accord de Paris d’échec. Quelles sont, selon vous, les causes de cet échec et quel regard portez-vous sur le modèle des COP ?
Le secrétaire général de l’ONU a raison. L’écart entre les objectifs affichés et les trajectoires réelles est massif. Les émissions mondiales ont continué d’augmenter : en ce sens, l’Accord de Paris n’a pas produit les effets espérés. Cet échec tient notamment à l’absence de mécanismes de contrainte. Les États ont parfois utilisé les COP comme des outils de communication. Par ailleurs, le phénomène climatique est physique, structurel, et progresse plus vite que nos processus de négociation incrémentale. Pour autant, je crois profondément au modèle des COP. D’une part, sans elles, la question climatique serait fragmentée, moins visible et moins structurante. D’autre part, les COP permettent de faire émerger un langage commun, de maintenir le climat au cœur de l’agenda international. Une grande partie du chemin a été parcourue, mais il reste insuffisant.
Au début de son second mandat, Emmanuel Macron appelait à une « pause réglementaire » en matière environnementale. Aujourd’hui, la Commission européenne envisage de revenir sur plusieurs mesures écologiques avec son paquet législatif « Omnibus3 ». La France et l’Europe font-elles preuve de pragmatisme, au regard notamment des contraintes pesant sur les acteurs privés, ou bien ont-elles renoncé à leur « soft power environnemental » ?
Je pense qu’aujourd’hui, il n’y a plus de soft power environnemental s’il n’est pas hard. Il y a dix ans, une parole forte était nécessaire. Aujourd’hui, elle ne porte plus si elle n’est pas suivie d’effets concrets. Le danger pour l’Europe est immense : afficher des ambitions sans parvenir à les atteindre affaiblit sa crédibilité et fournit des armes à ses concurrents, notamment la Chine, qui n’hésite pas à reprendre notre vocabulaire environnemental pour promouvoir ses propres produits. Derrière le mot « pragmatisme », il y a souvent un manque d’action. Et ce manque d’action pénalise les entreprises réellement engagées, tout en renforçant celles qui n’étaient pas prêtes à changer. C’est une source d’inquiétude majeure.
La transition écologique implique des transformations profondes des modes de vie et de production. Comment concilier, selon vous, l’urgence climatique avec les exigences de la démocratie et de l’acceptabilité sociale ? Est-ce que l’approche « bottom-up » que l’on observe dans plusieurs États fédérés ou régions, dans certaines villes, voire chez les acteurs privés est la solution pour réconcilier l’écologie et la démocratie ? Et doit-elle nécessairement être adoptée en parallèle d’une approche « top-down » pour être réellement efficace sur le long terme ?
Dans l’idéal, il faudrait un cadre national fort laissant une large capacité d’action aux territoires. Mais la France est historiquement très centralisée. Aujourd’hui, une partie du vocabulaire de la transition écologique est devenue insupportable pour certains Français, notamment dans les zones rurales, où la transition écologique est difficilement vécue à court terme. Nous n’avons pas suffisamment travaillé sur l’acceptabilité sociale — et j’en prends ma part de responsabilité. Si l’on veut réengager la population, il faut partir de la réalité vécue. Je crois que le débat national est saturé, alors même que nous observons les conséquences tangibles du réchauffement climatique. L’action se fera donc désormais principalement par l’adaptation, au niveau local, par le biais d’actions très concrètes comme le retrait-gonflement des argiles4 ou encore la gestion de l’eau et de l’énergie. Cela n’est pas idéal démocratiquement, mais c’est un constat pragmatique. À l’international, un cadre reste indispensable. Mais il doit s’accompagner de confiance, de transferts de technologies et de moyens, notamment vers les pays en développement. Sans cela, nous laissons le champ libre à d’autres puissances.
Vous avez rejoint le secteur privé après avoir été députée et Secrétaire d’État auprès du ministre de la Transition écologique et solidaire. Selon vous, les entreprises sont-elles des acteurs politiques à part entière dans la transition climatique et peuvent-elles pallier les échecs des États, en particulier dans un contexte de retour à un certain unilatéralisme ?
Je suis très prudente, voire inquiète, face à l’idée d’entreprises « politiques ». Les entreprises doivent être plus engagées qu’elles ne l’ont été, car elles ont bénéficié de la prospérité occidentale, qui est fondée sur la démocratie. Elles ont donc une responsabilité morale dans la lutte contre le réchauffement climatique et la pauvreté. Mais elles ne doivent en aucun cas se substituer à l’État. Cette idée me rappelle des logiques historiques dangereuses, comme celles de la Compagnie des Indes. Ce n’est ni démocratique ni souhaitable. Je crois aussi que les entreprises commencent à réaliser que le monde est fait de rapports de force, et donc de choix politiques. Qu’une entreprise réalise cela et cherche à s’orienter me semble très différent de ce que l’on peut comprendre par l’expression d’entreprise « politique » : les entreprises doivent développer des solutions, ne pas soutenir des régimes criminels, agir de manière responsable, mais la décision politique doit rester l’affaire des peuples et de leurs représentants.
Vous avez travaillé pendant quatre années au sein du groupe Accor en tant que directrice du développement durable. Quelles avancées concrètes en matière environnementale avez-vous observées dans le secteur de l’hôtellerie ? À quelles difficultés avez-vous pu être confrontée ? Et diriez-vous que les entreprises françaises sont pionnières en la matière ?
Oui, les entreprises françaises ont clairement été pionnières en matière environnementale. Cela tient d’abord au cadre national : la France s’est engagée de manière volontariste dans la transition écologique pendant plusieurs années, à travers des politiques publiques structurantes. Cela a créé un environnement propice à l’action des entreprises. Il faut également souligner que certains secteurs clés de l’économie française — l’assainissement, l’énergie, la construction — ont placé la transition écologique au cœur même de leur modèle d’affaires. Cette avance structurelle explique en grande partie pourquoi de nombreuses entreprises françaises se sont engagées plus tôt et plus profondément que d’autres.
Dans le secteur de l’hôtellerie, les choses sont plus complexes. C’est un univers très fragmenté, composé d’une multitude de petits acteurs qui n’ont pas toujours les moyens financiers ou humains pour mener des transformations ambitieuses. À l’échelle mondiale, beaucoup de grands groupes sont par ailleurs américains, avec des modèles d’affaires et des priorités parfois différentes. Chez Accor, nous avons cherché à impulser des évolutions très concrètes. Cela s’est traduit par une priorité donnée à la rénovation des bâtiments plutôt qu’à la construction neuve, et par une réflexion de fond sur la croissance du secteur : comment sortir d’une logique purement quantitative — le nombre d’hôtels — pour aller vers une croissance plus qualitative, fondée sur la qualité des établissements et leur performance environnementale. Ces orientations stratégiques se sont accompagnées de transformations opérationnelles : réduction du gaspillage alimentaire, diminution de l’usage du plastique, amélioration de l’efficacité énergétique, en particulier dans les pays dont le mix énergétique est fortement carboné. Sur ces sujets, nous avons réussi à faire évoluer les pratiques de manière tangible. Les difficultés restent toutefois importantes et largement structurelles. Elles sont d’abord culturelles : l’hôtellerie est une industrie du service, dans laquelle la satisfaction du client est une valeur cardinale, et où dire non ou imposer des changements peut être perçu comme contraire à l’ADN du métier. Faire évoluer les comportements des clients eux-mêmes constitue donc un défi majeur. Enfin, la force du modèle économique dominant, notamment aux États-Unis, et certaines aspirations à une baisse des exigences environnementales rendent ces transformations plus lentes et parfois fragiles. La transition du secteur est engagée, mais elle reste un combat de long terme.
Comment voyez-vous le rôle des universités – et en particulier d’institutions comme Harvard – dans la transition écologique, aux États-Unis, en France, et plus globalement à l’échelle internationale ?
Les universités jouent un rôle fondamental pour plusieurs raisons. Ce sont tout d’abord des centres de réflexion, qui permettent, dans un monde de plus en plus immédiat, de prendre du recul et de penser sur le long terme. Ensuite, ce sont des lieux rassemblant la population mondiale — ce qui est particulièrement vrai s’agissant d’Harvard — et faisant collaborer des acteurs de nations différentes, qui apprennent donc à mieux se connaître. Enfin, ce sont de vrais laboratoires, en matière technologique évidemment, mais aussi dans nombre d’autres domaines expérimentaux. Ce rôle fondamental dans la réflexion peut même les placer dans une position proche d’un contre-pouvoir, comme on a pu l’observer encore récemment à Harvard, et cela est d’autant plus remarquable que les institutions désintéressées au service de l’humanité se font rares aujourd’hui.
Pour terminer, que vous inspire cette citation, attribuée au Mahatma Gandhi : « Be the change you wish to see in the world » ?
Elle place la cohérence au cœur de l’action politique. On ne peut pas penser la transformation sans exemplarité, et donc sans crédibilité. J’ai essayé d’en faire un principe personnel dans le choix de mes fonctions. La cohérence, cependant, n’est pas la pureté. Elle implique des compromis. Prendre l’avion pour négocier pendant vingt-quatre heures avec un homologue chinois a pu susciter des critiques, mais c’était parfois nécessaire pour faire avancer les choses à l’échelle internationale. Enfin, la transition écologique ne reposera jamais sur quelques individus exemplaires. Elle suppose un changement collectif de mentalités, et surtout, un passage à l’échelle.
Entretien réalisé le 20 janvier 2026 par Paul Finck, étudiant en LLM à la Harvard Law School.
1 Mid-Career Master in Public Administration.
2 Programme non-partisan du Women and Public Policy Program (WAPPP) de la Harvard Kennedy School, qui forme des étudiantes à se présenter à des élections.
3 Série de propositions de la Commission européenne présentées à partir de février 2025 visant à simplifier plusieurs règlements du Pacte vert.
4 Phénomène de variation de volume des sols argileux selon leur teneur en eau, qui fissure principalement les maisons individuelles lors de l’alternance entre sécheresses et pluies.