Hommage à Robert Badinter, par Stephen Breyer

Stephen Breyer est un ancien juge de la Cour suprême des États-Unis et Byrne Professor of Administrative Law and Process à la Harvard Law School.

Le texte suivant est la retranscription d’un discours rédigé par Stephen Breyer et prononcé en son nom lors des obsèques de Robert Badinter, le 13 juin 2024.

La première fois que j’ai fait la connaissance de Robert Badinter, c’était en 1995, alors que quelques membres de la Cour suprême des États-Unis s’étaient retrouvés à Paris pour discuter des problèmes de jurisprudence avec des membres du Conseil constitutionnel. Quelles sont, par exemple, les avantages et inconvénients d’avoir un tribunal où des juges peuvent écrire des opinions dissidentes ? De toute évidence, l’homme qui présidait en bout de la table, le Président du Conseil, était grave, bien informé, succinct dans son propos (même sur les questions très techniques), et vraisemblablement désireux de transformer une institution qui jusqu’alors s’occupait essentiellement d’affaires électorales, en une institution qui pourrait faire progresser un autre sujet important : les droits fondamentaux de l’Homme. Cet homme qui présidait, le président du Conseil, nous avait frappés comme un éclair d’électricité. C’était Robert Badinter.

Plus tard, nous avons appris qu’il était en grande partie responsable de l’abolition de la peine de mort en France. Il utilisait ses talents d’avocat pour cette cause. Il dirait par exemple aux jurés, dans une affaire où il défendait de dangereux criminels : quelle que soit la décision que vous prendrez dans cette affaire, un jour viendra où la peine de mort sera abolie. Et il ajouterait souvent : si vous votez maintenant pour appliquer cette peine, que penseront de vous vos petits-enfants plus tard ? Comme Garde des Sceaux, il réussit finalement à abolir cette peine. On pouvait désormais dire que « la justice française n’est plus une justice qui tue. »

Il a fait beaucoup plus que cela pour avancer la cause des droits de l’Homme. En tant que sénateur, il prône la cause de la dépénalisation de l’homosexualité. Avec son intelligence, il a contribué à convaincre le gouvernement de soutenir la création d’un tribunal international pour punir des violations des droits de l’Homme. Il a suggéré que la France appartienne à ce tribunal pour une période d’essai, ce que la France a fait. Et quand cet essai fut réussi, le pays devint membre de cette Cour pénale internationale. Il utilisait son pouvoir d’expression pour critiquer vivement les tentatives de tel ou tel groupe politique pour faire oublier ou minimiser l’horreur de la Shoah.

En le faisant, il soulignait le fait qu’il était juif et qu’il avait perdu dans les camps de concentration son père et beaucoup d’autres proches parents. Il disait qu’en lui le fait d’être français et le fait d’être juif étaient inséparables. Lors de la commémoration de la rafle de Lyon au cours de laquelle ses parents avaient été arrêtés par les nazis, il avait exprimé l’horreur qu’il ressentait de rencontrer encore de nos jours l’existence d’un antisémitisme, habillé en vêtements nouveaux peut-être, mais au fond révélant les mêmes anciennes caractéristiques de l’irrationalité et de la haine.

Comment va-t-il faire avancer cette cause, la cause des droits de l’Homme ? En la gardant chevillée au corps tout au long de sa vie, comme avocat, comme ministre, comme Président du Conseil constitutionnel, comme Sénateur, et même après. En l’expliquant aux jeunes générations, pour que le pays ne l’oublie pas. En prononçant des discours clairs. En utilisant son intelligence pour trouver les moyens de la faire progresser de façon acceptable pour le plus grand nombre.

Il a écrit des livres1. L’un d’eux explique que ce fut Louis XVI (avec quelques Lumières) qui chercha à émanciper les juifs au XVIIIe siècle. Un autre raconte l’histoire d’un jeune avocat juif qui, pendant la guerre, à cause des nazis et de l’antisémitisme du barreau de Paris, fuit au Sud où il prit part à la Résistance. Il fut tué, et l’auteur dit qu’il a trouvé ce qu’il cherchait : mourir pour la France, pour une certaine idée de la France. Plus récemment, Robert Badinter a écrit un livre charmant : l’histoire de sa grand-mère, Idriss, qui avait quitté avec sa famille les pogroms de la Russie pour trouver asile en France.

Il a organisé des conférences, comme par exemple, à Bonnieux il y a deux décennies, où il avait invité un juge de la Cour suprême et des philosophes français, anglais, allemand, italien et américain pour discuter des décisions des tribunaux, des droits de l’Homme et du droit international. Plus tard, cette conférence donna lieu à la publication d’un ouvrage aux États-Unis. Il y a eu bien d’autres conférences, aux États-Unis, en Europe, où nous avons eu l’occasion d’échanger avec lui et d’autres du progrès (on l’espérerait) vers un droit mondial protecteur.

Il adorait parler aux jeunes de ces sujets ; il aimait répondre à leurs questions, qu’elles soient amicales ou hostiles, parce qu’il savait que l’avenir des droits de l’Homme repose en eux.

Avec ses activités, ses points de vue, ses mots, ses articles, ses livres, avec tout cela — sa voix (écrite ou orale) et sa vie devinrent quelque chose de spécial pour la France. Il devint la voix, et un symbole, de la moralité, en droit et en politique.

Il devint la voix, et un symbole, de la moralité, en droit et en politique.

Stephen Breyer

Approchez, Jeunesse, Jeunesse de la France, des États-Unis et du Monde. Contemplez cette vie de Robert Badinter. Considérez comment cette vie est devenue partout un symbole de la capacité du droit d’aider à protéger les droits de l’Homme et la liberté. Quand il était jeune, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les Européens de l’Ouest et les Américains ont accepté comme principes fondamentaux la nécessité de fortifier la démocratie, de maintenir les droits de l’Homme, de rechercher l’égalité réelle, et de travailler dans le cadre de l’État de droit. Longtemps, nous Américains et Européens avons travaillé ensemble pour minimiser les conflits et atteindre ces objectifs. Et maintenant, plus que jamais, nous devons mettre en exergue ces valeurs.

La longue vie de Robert Badinter nous rappelle que, même si nous habitons des nations différentes, aujourd’hui nous devons, plus que jamais, travailler, ensemble ou comme individus, pour atteindre ces objectifs.

Cicéron nous dit que « c’est notre devoir de traiter avec honneur et donner révérence à ceux dont la vie démontre une activité en accord avec des normes éthiques élevées, et qui ont rendu des services efficaces à leur pays. » Voilà, Robert, notre devoir envers vous.

Regardez cette vie, son esprit du service public, les objectifs qui caractérisent le droit en ce qu’il a de meilleur, la vie de Robert Badinter, avocat pour le bien, habitant accompli de son pays, homme d’État, grand citoyen du monde.


1 Stephen Breyer et Robert Badinter (dir.), Judges in Contemporary Democracy: An International Conversation, NYU Press, 2004.

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