Entretien avec Philippe Aghion

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Philippe Aghion est professeur au Collège de France, à l’INSEAD et à la London School of Economics. Spécialiste de l’économie de l’innovation et de la croissance, il est membre de l’Econometric Society et de l’American Academy of Arts and Sciences. En 2025, il a reçu le prix Nobel d’économie pour ses travaux sur la destruction créatrice.

Vous avez reçu le prix Nobel d’économie cette année avec vos collègues pour avoir formalisé la théorie schumpétérienne de destruction créatrice en modèle économique. Selon vous, quelle est la révélation la plus importante de vos travaux ?

C’est un cadre de pensée utile pour comprendre la croissance : j’ai placé l’entreprise au cœur du processus. La croissance repose sur l’arrivée continuelle de nouvelles entreprises, de nouveaux talents qui développent des idées novatrices et des processus plus efficaces. Il faut permettre à ces entreprises de croître, mais il existe un danger : celui qu’une fois établies, celles-ci tentent d’empêcher de nouveaux entrants de pénétrer le marché. D’un côté, des rentes d’innovation sont nécessaires pour motiver l’innovation ; de l’autre, les innovateurs d’hier sont tentés d’utiliser leurs rentes pour empêcher de nouvelles innovations.

Réguler l’économie de marché, c’est traiter cette contradiction : permettre aux agents talentueux de prospérer, tout en s’assurant qu’une fois établis, ils n’empêchent pas les nouveaux talents d’émerger.

Ma première idée : l’innovation est cumulative, chacun marche sur les épaules de géants. Deuxième idée : elle est motivée par des rentes d’innovation, un monopole temporaire lorsque l’on dispose d’un meilleur produit ou d’une meilleure manière de produire. Troisième idée : la destruction créatrice, qui permet de surmonter la stagnation séculaire (une période de croissance très faible).

Ce cadre permet de comprendre ce qui bloque dans certains pays : souvent, ce sont les innovateurs ou imitateurs d’hier qui empêchent les nouveaux entrants d’accéder au marché. Il permet d’éclairer des énigmes historiques telles que le décollage de la croissance au XIXe siècle, le piège du revenu intermédiaire (middle-income traps), la stagnation séculaire ou encore la relation entre croissance et inégalités.

Quand vous êtes arrivé à Harvard, le modèle dominant était celui de Robert Solow. Celui-ci décrit la croissance en fonction du stock de capital d’un pays, de sa population et d’un facteur de « technologie » aussi appelé « résidu ». Comment êtes-vous partis du modèle de Solow et de la théorie schumpétérienne pour arriver à votre modèle de création destructrice ?

Le résidu de Solow est exprimé ainsi : le produit de la fréquence des innovations par le logarithme de la taille des innovations. Avec Peter Howitt, lorsque nous avons découvert cela, nous nous sommes dit : « Là, nous tenons quelque chose ».

C’était fin 1987, début 1988. Nous étions voisins de bureau au MIT. Je voulais intégrer la compétition imparfaite dans la théorie de la croissance. C’était une idée de Schumpeter, mais il n’existait pas de modèle mathématique. Nous avons construit un modèle à partir d’une page blanche.

Nous avons très rapidement obtenu le modèle de base. Ensuite, il a été étendu par nous et par d’autres : concurrence, chômage, climat, stagnation séculaire, middle income trap. Il est devenu le modèle dominant. Je n’ai jamais cessé de travailler sur la croissance. Ce qui compte, c’est que beaucoup de jeunes chercheurs y travaillent. Je dis souvent : le jour où je serai obsolète, cela validera ma théorie.

Parlons de Solow…

Avant tout, je souhaite préciser que Solow était merveilleux — je l’ai eu comme collègue, il a toujours été un grand soutien.

Une anecdote liée à Harvard : je rêvais d’intégrer la Harvard Society of Fellows. Après mon oral, Solow m’a dit : « Vous n’avez pas bien compris la question ». J’ai compris que j’avais échoué. Cependant, si j’avais été pris, je n’aurais probablement pas rencontré Howitt au MIT et nous ne serions pas ici en train de discuter aujourd’hui.

L’échec a joué un rôle très important dans ma vie. J’ai échoué à l’agrégation de maths. J’ai eu des échecs amoureux. Si j’avais toujours réussi, je ne serais pas parti [de France]. Mes échecs ont été très utiles pour arriver au Nobel.

Dans le passé, vous êtes souvent intervenu dans le discours politique français, en soutenant certains projets ou en critiquant des réformes fiscales. Comment décidez-vous qu’un sujet mérite votre prise de parole ? Comment articulez-vous recherche et engagement citoyen ?

Je suis venu à l’économie par la politique. Dans ma jeunesse, j’étais militant communiste, influencé par l’eurocommunisme italien. Lorsque j’étais lycéen, je voulais aider la classe ouvrière.

Or, je voyais des gens qui tenaient des discours apparemment cohérents et qui parvenaient à des conclusions opposées. J’en ai conclu qu’il fallait que je comprenne l’économie. J’ai étudié Marx de près, Le Capital.

J’étais obsédé par la croissance, parce que je sentais qu’elle tirerait les gens de la pauvreté. Donc maintenant, je ne suis plus communiste. Je suis maintenant social-démocrate, gaulliste social si vous voulez. Je crois dans la prospérité partagée et inclusive, dans le mérite, l’école, la République.

C’est ainsi que j’en suis venu à l’économie : par des motivations sociales, tout en ayant une formation mathématique. Et je crois toujours aux mêmes valeurs.

La pauvreté me scandalise. L’absence de mobilité sociale me scandalise : il devient beaucoup plus difficile aujourd’hui pour un fils d’ouvrier ou un enfant issu d’un milieu modeste de s’élever — certains n’ont tout simplement pas leur chance. L’ascenseur social en France a disparu. Cette conviction, je l’ai conservée depuis mes années de jeunesse. La mobilité sociale est une obsession pour moi. Je veux la croissance, mais une croissance qui aille de pair avec la mobilité sociale, pour tirer l’ensemble de la société vers le haut. Le système communiste n’a pas su la produire. L’Union soviétique a stagné. La Chine n’est plus communiste, c’est du capitalisme d’État.

La recherche, c’est comprendre. J’essaie de comprendre pour transformer. En revanche, si les résultats contredisent mes a priori, je ne modifie pas mon modèle pour autant. Je le reprends et j’essaie de comprendre ; je ne dissimule rien. Je fais un va-et-vient entre théorie et données empiriques. Le débat public nourrit ma recherche, et inversement.

Quelles différences majeures voyez-vous entre la France et les Etats-Unis ?

Aux États-Unis, l’échec est valorisé et non pas culpabilisé. On vous dit : « Essayez et échouez ». Cela se manifeste dans toute une série d’institutions : la recherche fondamentale à long terme, le capital-risque pour les startups, les investisseurs institutionnels pour les grandes entreprises. L’échec à court terme est toléré parce que l’on admet qu’il est impossible de réaliser des innovations de rupture sans connaître, à un moment donné, l’échec. En France, en cas d’échec, on met un bonnet d’âne — cela tue l’innovation. C’est un problème de culture et d’institutions.

Comment intégrer la transition énergétique dans votre modèle ?

Il faut se tourner vers l’innovation verte pour réconcilier croissance et lutte contre le réchauffement climatique. Il faut savoir que l’environnement n’est pas une préoccupation spontanée des entreprises. Celles qui ont innové en utilisant des technologies polluantes tendent à continuer dans cette voie. C’est la path dependence (dépendance au sentier).

La destruction créatrice améliore la situation, parce que les entrants n’ont pas ce problème du path dependence. Mais il faut aussi réorienter l’innovation des entreprises établies. Il est nécessaire d’adopter la politique de la carotte et du bâton : taxe carbone et politique industrielle verte, tout en accordant des subventions à l’innovation verte. Il existe des externalités environnementales et des externalités technologiques. Face à deux externalités, il est essentiel d’avoir au moins deux instruments. Utilisé seul, l’instrument punitif mène à la révolte des gilets jaunes — augmenter le prix du carburant sans offrir de contrepartie incitative.

L’Europe est-elle en déclin ?

L’Europe a décliné en termes d’innovation de rupture par rapport aux États-Unis et à la Chine. Je suis un optimiste de combat, mais pas dans le déni. Nous avons de très bons chercheurs, d’excellentes universités, des ingénieurs de premier plan. Cependant, nous avons un problème d’innovation de rupture, comme le montre le rapport Draghi. Et beaucoup de nos talents innovateurs sont partis. Pourtant, je ne suis pas pessimiste : nous avons la démocratie, un modèle social, la culture, le soft power.

Toutefois, il nous faut un vrai marché unique, un écosystème financier adapté au capital-risque, plus de titrisation sans reproduire la crise financière, une DARPA1 européenne, davantage de financement de recherche à long terme. L’ERC2 finance sur cinq ans, les LabEx,3 en France, sur dix ans : c’est bien, il faut en faire plus.

Nous disposons d’atouts formidables. Nous avons cependant besoin d’un environnement institutionnel qui favorise l’entreprise et l’innovation.

Passons au sujet des inégalités. Vous avez montré dans vos recherches que l’innovation n’augmente pas vraiment les inégalités au sens large. Pouvez-vous nous expliquer ?

Il convient d’abord de préciser ce dont on parle. Il existe plusieurs mesures de l’inégalité. Premièrement, une mesure globale : le coefficient de Gini, qui mesure l’écart à l’égalité parfaite. Deuxièmement, une mesure dynamique, de l’inégalité intergénérationnelle : dans quelle mesure le revenu d’un individu est-il corrélé à celui de ses parents, c’est-à-dire le degré de mobilité sociale. Troisièmement, la part du revenu captée par le centile supérieur et le millième supérieur. Certains se focalisent exclusivement sur cette dernière mesure. Pour ma part, ma préoccupation principale demeure le Gini et la mobilité sociale.

Pour certains, qui ne réalisent pas que certaines politiques peuvent anéantir l’innovation, un riche est un riche — innovateur ou non. Or, c’est l’innovation qui engendre la prospérité, que l’on redistribue. Il est impossible de distribuer ce que l’on ne produit pas.

D’autre part, si l’on examine l’innovation, il existe plusieurs sources de revenus du centile supérieur. La première, c’est l’innovation : lorsque l’on innove, on perçoit des rentes d’innovation. La deuxième, c’est le lobbying, les barrières à l’entrée, et ainsi de suite. Il y a donc de bonnes et de mauvaises sources de revenus au sommet, et je ne les traite pas de la même manière. C’est là que le modèle schumpétérien est particulièrement éclairant : il opère cette distinction. Pour certains, qui ne réalisent pas que certaines politiques peuvent anéantir l’innovation, un riche est un riche — innovateur ou non. Or, c’est l’innovation qui engendre la prospérité, que l’on redistribue. Il est impossible de distribuer ce que l’on ne produit pas.

Le fait que certains individus s’enrichissent par l’innovation ne me dérange pas, mais je veux m’assurer qu’ils n’utilisent pas leur rente pour empêcher les nouveaux d’entrer. J’y veille par la politique fiscale, mais aussi, et surtout, par la politique de concurrence et la régulation du financement des campagnes politiques. Aux États-Unis, la Cour suprême a permis aux plus fortunés de financer les campagnes politiques sans aucune limite. Le résultat est éloquent : M. Musk finance, et il accède au Bureau ovale. Cela constitue un véritable problème. Voilà ma conception des inégalités, et ce en quoi elle diffère d’une politique qui traite tous les individus fortunés de manière indifférenciée, quelle que soit la source de leur richesse.

A propos du lien entre inégalités et innovation : les États-Unis sont plus inégalitaires que l’Europe au sens général. Ne pensez-vous pas que l’inégalité permette cette concentration absolue de ressources qui favorise l’innovation ?

Ce n’est pas ainsi qu’il faut raisonner. Il ne faut pas affirmer que l’inégalité est bonne ou mauvaise pour la croissance. J’examine des politiques, et j’observe leur influence sur la croissance d’un côté et sur l’égalité de l’autre. Je ne peux pas affirmer que l’inégalité favorise la croissance de manière générale. Ce que je soutiens, c’est que l’on peut tout à fait réconcilier innovation et inclusion sociale.

Par exemple, j’ai montré, dans le chapitre cinq de mon livre, que là où il y a plus d’innovation, il existe, certes, plus d’inégalités au sommet, mais aussi plus de mobilité sociale, et donc, globalement, pas d’inégalités globales accrues4. Dans un papier publié dans la Review of Economic Studies, nous suggérons également que, dans les régions les plus innovantes des États-Unis, on observe davantage d’inégalités au sommet liées à l’innovation, mais également davantage de mobilité sociale5. Les deux effets s’équilibrent, aucune augmentation de l’inégalité globale n’y est constatée.

Quelles politiques permettent d’être à la fois plus innovant et plus inclusif ?

Certaines politiques permettent d’être à la fois plus innovant et plus inclusif. En voici trois.

Premièrement, la concurrence. Davantage de concurrence signifie davantage de nouveaux entrants, donc davantage de mobilité sociale et moins d’inégalités globales.

Deuxièmement, l’éducation. Avec un bon système éducatif, comme dans les pays asiatiques, on a moins « d’Einstein perdus » ou de « Marie Curie perdues », pour reprendre l’expression de Jean Tirole. Cela produit à la fois plus d’innovation et plus d’inclusion.

Troisièmement, la flexisécurité danoise. Lorsqu’un individu perd son emploi — et la destruction créatrice implique que l’on peut perdre son emploi — au Danemark, il existe une couverture sociale d’Etat qui garantit 90 % du salaire pendant deux ans, tandis que l’État vous aide à retrouver un emploi et vous forme. Ces trois politiques rendent le pays à la fois plus innovant et plus inclusif. Les États-Unis, en revanche, sont très innovants, mais disposent d’un modèle social déficient : ils n’ont ni la flexisécurité, ni un système éducatif inclusif.

Passons aux seigneurs de la tech. L’innovation aux États-Unis semble structurée autour de la Silicon Valley et de ses grandes figures. Quel est le problème ?

Le problème fondamental est que l’on a laissé les acteurs dominants s’imposer par la révolution des technologies de l’information. Ce sont eux qui contrôlent le cloud — les GAFAM6. Aucune politique de concurrence ne s’est suffisamment adaptée à cette révolution. Les GAFAM ont pu procéder à des fusions-acquisitions sans limites, atteindre des tailles considérables et empêcher l’entrée de nouveaux acteurs. Malheureusement, dans la chaîne de valeur de l’IA, on retrouve les mêmes GAFAM en amont. Cela pose un problème majeur.

L’IA recèle un énorme potentiel de croissance parce qu’elle facilite la production de biens, de services et d’idées. Elle est source de nouveaux emplois. Cependant, la domination des GAFAM sur le secteur de l’IA constitue une menace. Il faudrait adapter la politique de concurrence. Or, le problème est qu’aux États Unis, avec M. Trump, plus que jamais, le capitalisme de connivence prévaut.

Une dernière question, plus personnelle. Vous avez reçu un prix Nobel. Comment cette expérience a-t-elle changé votre vie ?

Je suis un homme sujet aux maladresses et dois maintenant faire attention à mes propos, car ils sont retranscrits dans la presse dès le lendemain. Par exemple, j’ai déclaré que certains parlementaires n’étaient pas à la hauteur et, en retour, l’un d’entre eux a demandé que mon prix Nobel soit taxé. La parole porte davantage lorsqu’on est lauréat du Nobel ; il faut donc la mesurer avec prudence.

Et puis, il y a un grand danger, que j’appelle la « nobelite » : que l’on cesse de faire de la recherche, qu’on accepte de multiples et diverses invitations à intervenir à droite et à gauche, et que le discours finisse par tourner en rond. Il faut éviter de tomber dans ce piège. Pour cela, il faut continuer la recherche autant que possible, comme avant d’avoir reçu le prix. En réalité, le Nobel peut stimuler la recherche et faciliter l’obtention de financements. Il faut aborder le Nobel comme on aborde l’innovation : il s’agit d’une chance formidable pour intensifier sa recherche, plutôt qu’une raison d’en faire moins. J’ai des projets de recherche et rien ne me laissera les abandonner.

Entretien réalisé le 26 décembre, 2025 par Feodora Douplitzky-Lunati (Harvard College, promotion 2028) et Luc Hillion (Master in Public Policy, Harvard Kennedy School, promotion 2026).


1. La Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA) est une agence du Department of Defense des États-Unis, créée en 1958, chargée de développer des technologies de rupture au service de la sécurité nationale.

2. European Research Council (Conseil européen de la recherche).

3. Laboratories of excellence. Les LabEx visent à favoriser l’émergence de projets scientifiques ambitieux et visibles à l’échelle internationale, portés par des laboratoires ou des groupements de laboratoires dans tous les territoires et dans toutes les disciplines, y compris dans les filières des sciences humaines et sociales.

4. Philippe Aghion, Céline Antonin et Simon Bunel, Le pouvoir de la destruction créatrice (Paris : Odile Jacob, 2020).

5. Philippe Aghion, Ufuk Akcigit, Antonin Bergeaud, Richard Blundell et David Hémous. « Innovation and Top Income Inequality ». Review of Economic Studies 86, no 1 (2019) : 1–45.

6. Google (Alphabet), Apple, Facebook (Meta), Amazon, et Microsoft.

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