Entretien avec Antoine Compagnon

Antoine Compagnon, professeur de littérature française et comparée à Columbia University, a été élu à l’Académie française en 2022 ; il est membre de l’American Academy of Arts and Sciences, de l’Academia Europaea et correspondant de la British Academy.

HFR : Après une formation à l’École polytechnique et aux Ponts et Chaussées, vous avez dit que « construire des ponts n’était pas ma passion ». Qu’est-ce qui vous a amené vers les lettres ?

Je crois que, pour tous ceux qui se tournent vers les lettres, c’est la lecture qui les y conduit. C’est parce qu’on lit des livres, qu’on a envie d’en lire plus, qu’un jour ou l’autre, on a envie d’en écrire. Donc, peu à peu, on a envie d’être dans ce monde du livre. Et j’étais sans doute fait plus pour être dans le monde du livre que dans le monde des ponts.

HFR : Après vous être tourné vers les lettres, est-ce que la culture scientifique vous a servi ?

Je suis toujours resté très curieux de la culture scientifique et j’en suis un ardent défenseur. Je n’ai rien contre, et je suis heureux d’en avoir moi-même bénéficié. Je ne la renie pas. Avoir une formation scientifique donne un certain nombre d’atouts lorsqu’on se tourne vers la culture, vers la littérature, vers l’histoire. Je n’ai pas abordé ces disciplines avec tout à fait la même méthode que les autres, parce que je n’avais pas tout à fait la même formation initiale. Donc il y a beaucoup de raisons pour lesquelles, en effet, j’ai toujours été partisan d’une très grande clarté d’exposition, qui n’est peut-être pas toujours le cas chez les littéraires ou chez ceux qui sont dans le monde de la culture, des idées et de la philosophie. Il est certain que, de ma formation scientifique, m’est resté le souci d’être toujours compris, et que l’on ressorte de mes cours ou de mes livres avec le sentiment d’être plus intelligent que lorsqu’on y est entré.

HFR : Dans des institutions comme Harvard University ou Columbia University, où le GenEd et le Core Curriculum structurent la formation, la culture générale vous semble-t-elle indispensable ?

J’ai longtemps enseigné dans le Literature Humanities à Columbia University. Quand on arrive à Columbia, on enseigne tous ce cours. J’ai donc enseigné « les chefs-d’œuvre », masterpieces. À l’époque, il y a une trentaine d’années, ce programme était exclusivement occidental. Cela aussi a évolué : ce n’est plus le même Core Curriculum qu’à l’époque.

Je peux dire que, lorsqu’on rencontre d’anciens étudiants de Columbia aujourd’hui âgés de 40, 50 ou 60 ans, il ne fait aucun doute que la plupart ont été très marqués par cette expérience. Certains n’en ont rien tiré, il faut bien le reconnaître. D’autres s’y sont profondément ennuyés. Mais, lorsque l’on parle avec eux, il est frappant de voir à quel point certaines lectures les ont durablement marqués.

J’en ai connu beaucoup, parmi les plus âgés : c’étaient des hommes, puisque, à l’époque, il n’y avait pas encore de femmes à Columbia. Quand je suis arrivé, en 1985, il y avait des femmes en première année, mais pas encore en dernière année.

Tout cela a beaucoup changé. Mais lorsqu’on leur parle de l’Enfer de Dante, il ne fait aucun doute que cela les a marqués. Ces lectures, je suis toujours heureux de constater qu’ils les ont faites. Tout étudiant de Columbia a lu Montaigne, et c’est très bien.

Et, en effet, ce n’est pas le cas en France, puisqu’il y a une spécialisation très rapide après le baccalauréat, et la perte de cette formation générale, à la fois scientifique et littéraire, que permet, ou même à laquelle contraint, l’université américaine au niveau du B.A.1, ce qui constitue un véritable atout.

HFR : Pouvez-vous revenir sur votre expérience en tant qu’enseignant aux États-Unis ?

Vous savez, j’enseigne à Columbia University depuis maintenant 40 ans, donc ce n’est pas nouveau. Je suis arrivé à Columbia en 1985.

Les étudiants à Columbia ont beaucoup changé en 40 ans : ce ne sont plus du tout les mêmes. J’ai aussi enseigné en France pendant près de 50 ans, depuis 1975. Je connais donc bien les étudiants français. Là aussi, ils ont beaucoup changé.

Il y a 40 ans, la différence entre les étudiants français et américains était beaucoup plus grande qu’aujourd’hui. Il y avait moins de communication entre eux, moins de circulation. Columbia était encore une université à recrutement principalement national.

Aujourd’hui, cette université, tout comme Harvard ou Yale, ces grandes institutions, est devenue très globale, très internationale. Il y a des étudiants qui viennent de partout.

Et, en même temps, les étudiants se ressemblent davantage aujourd’hui dans le monde entier. Ce n’était pas le cas il y a 40 ans. Ils ne se ressemblaient pas : ils avaient des qualités et des défauts très différents selon les pays.

Quand on va aujourd’hui en Chine, quand on va au Japon, les étudiants se ressemblent. Quand on allait en Russie, c’était déjà le cas. Mais cela ne l’était pas du tout il y a 40 ans, ni même il y a 30 ans.

HFR : Vous êtes un grand spécialiste de Proust : qu’est-ce qui vous a conduit vers cette œuvre ?

Oui, j’ai lu Marcel Proust quand j’étais adolescent, vers 17 ou 18 ans. Cela m’a tout de suite conquis. J’ai lu toute la série des volumes dans la foulée, parce qu’il venait d’être publié en livre de poche : c’était donc lié au fait qu’il devenait accessible à la jeunesse. Il y avait là une certaine démocratisation de la littérature par le livre de poche. C’était ma génération, et je l’ai lu à ce moment-là.

Ce n’est que bien plus tard que j’ai participé à l’édition de Proust. Et c’est précisément ce travail, pour la nouvelle édition de la Bibliothèque de la Pléiade, qui a fait de moi, de facto, un spécialiste de Proust. C’est le travail d’édition qui produit cela.

Car, une fois que l’on édite un texte, on le connaît mieux que personne. Vous en devenez alors le spécialiste. Pour ma part, j’ai édité Sodome et Gomorrhe dans la Pléiade : pendant un certain nombre d’années, personne ne connaissait mieux que moi cette partie de l’œuvre de Proust.

HFR : Est-ce que ce qui vous a vraiment conduit vers cette œuvre, c’est le fait de l’avoir éditée et de l’avoir, en quelque sorte, longuement méditée ?

C’est d’abord le fait de l’avoir lue et d’avoir été conquis par elle. Et puis, c’est le fait de l’avoir éditée, bien plus tard, de l’avoir expérimentée dans toute sa fabrique, dans les manuscrits, dans les brouillons. Il y a un moment où on devient familier avec cette œuvre : on se sent bien dans son univers, en se familiarisant avec sa fabrication. Oui, on est chez soi dans cette œuvre. Je me sens bien avec Proust.

HFR : Et justement, à propos de l’édition et des manuscrits, pensez-vous qu’il existe une grande différence entre la lecture d’un livre imprimé et celle de contenus numériques, ou de livres lus sur écran ?

Oui, il y a une grande différence. Je lis beaucoup de livres numériques, notamment pour tout ce qui concerne les prix littéraires, car, à l’Académie française, il y a de nombreux prix à décerner. Comme il est très encombrant de voyager avec beaucoup de livres papier, je demande à les recevoir sous forme numérique afin de pouvoir les lire et les évaluer.

Mais je suis bien conscient que je ne lis pas de la même manière sur écran et dans un livre imprimé. La lecture d’un livre sur papier est très spatiale : la mémoire ne fonctionne pas de la même façon. Dans un livre imprimé, on se souvient d’un passage situé à tel endroit, sur telle page, dans telle partie du volume. Le livre est, de ce point de vue, un objet presque parfait : c’est une sorte de boîte dans laquelle on repère les passages.

Le livre numérique, lui, ressemble plutôt à un ruban qui se déroule. Et je pense que l’on oublie davantage ce que l’on lit sous forme numérique. D’autre part, il m’arrive de ne pas terminer certains livres numériques, alors que je les poursuivrais sans doute s’ils étaient sous forme imprimée.

Mais que vaut mon témoignage ? J’ai été formé au livre papier avant de passer au numérique. Mon cerveau, mes habitudes, tout cela est façonné par le livre imprimé. Les jeunes générations, comme la vôtre, qui sont des « natifs du numérique », ont sans doute un rapport différent : peut-être que leur mémoire est plus en phase avec le support numérique.

J’en doute néanmoins quelque peu, car il existe aujourd’hui de nombreuses études en neurosciences qui comparent la lecture numérique et la lecture sur papier. Et ces travaux tendent à montrer que l’expérience du livre imprimé est plus formatrice pour le cerveau que celle de la lecture électronique.

La lecture d’un livre sur papier est très spatiale : la mémoire ne fonctionne pas de la même façon. Dans un livre imprimé, on se souvient d’un passage situé à tel endroit, sur telle page, dans telle partie du volume. Le livre est, de ce point de vue, un objet presque parfait : c’est une sorte de boîte dans laquelle on repère les passages.

HFR : Est-ce que vous lisez aussi de la littérature étrangère ? Et, parmi ces œuvres, qu’est-ce que vous appréciez en général ?

Il m’arrive de lire de la littérature étrangère. Je lis notamment de la littérature américaine. Cela va de la littérature plus classique, Henry James, que je lis volontiers, à des auteurs plus contemporains comme Philip Roth, que je lis également avec plaisir. Récemment, j’ai aussi relu Joseph Conrad, par exemple.

HFR : Entre 1996 et 2011, vous avez été membre du jury du French-American Translation Prize de la French-American Foundation à New York. Pensez-vous que l’intelligence artificielle puisse se substituer au travail du traducteur, ou la traduction reste-t-elle avant tout un acte littéraire ?

Je pense que l’intelligence artificielle se substituera largement au travail d’une grande partie des traductions. Elle le fait déjà. Aujourd’hui, dans de nombreux cas, les éditeurs réalisent une première traduction à l’aide de l’intelligence artificielle, avant de soumettre le texte obtenu à une relecture par des traducteurs professionnels.

Cela leur donne, à vrai dire, encore plus de travail, puisqu’ils doivent tout vérifier et tout relire. Il n’est donc pas certain que ce soit, pour eux, un véritable gain de temps.

Mais je dois avouer que mon expérience de la traduction par l’intelligence artificielle m’a montré qu’elle avait atteint aujourd’hui un niveau de qualité assez remarquable. Évidemment, certains textes très littéraires restent, pour le moment, inaccessibles à la traduction automatique. Mais le niveau atteint est déjà assez extraordinaire.

On ne sait pas encore très bien ce que deviendra la traduction, qu’il s’agisse de romans ou de poésie. Il existe des limites, manifestement. L’intelligence artificielle ne peut pas tout traduire avec la qualité souhaitable, mais elle est déjà capable d’en faire beaucoup.

HFR : Notre entretien paraîtra dans la rubrique « Invitation aux voyages ». L’été étant la saison des voyages et des rêveries, vous avez publié la série Un été avec…, dont A Summer with Pascal a été traduit en anglais et publié par Harvard University Press. Pourquoi Michel de Montaigne, Charles Baudelaire, Blaise Pascal et Colette ? Y a-t-il un fil conducteur entre ces auteurs ?

Il y a un fil conducteur principal : ce sont des auteurs et artistes que j’aime. Il y en a d’ailleurs un nouveau qui vient de paraître, consacré à la peinture, intitulé Un hiver avec Henri Matisse. On passe donc à l’hiver, et à un peintre.

Le principe reste le même : ce sont des auteurs que j’aime. Nous avons commencé avec Montaigne, qui était le premier de la série, parce que c’est un auteur que tout le monde apprécie, en quelque sorte un auteur œcuménique, universel.

Ensuite, Baudelaire : j’ai beaucoup travaillé sur lui, c’est donc un auteur qui m’est particulièrement proche. Pascal, bien sûr, parce que Pascal, c’est le pair de Montaigne. Quant à Colette, on m’avait fait remarquer que j’avais déjà traité assez d’hommes, et qu’il fallait désormais une femme dans la série. Or Colette est un écrivain que j’ai toujours beaucoup aimé.

Et puis, désormais, Matisse : nous voulions ouvrir une série consacrée aux peintres, et j’ai pensé que Matisse était, là encore, un artiste que tout le monde aime. C’était donc une bonne manière de commencer avec lui.

HFR : Les classiques peuvent-ils être une lecture « de vacances » ? Pour cet été, par quel volume de la série Un été avec… nous recommandez-vous de commencer ?

Alors, je crois qu’en anglais, Un été avec Michel de Montaigne et Un été avec Blaise Pascal ont été traduits. Je ne suis pas certain que les deux autres, Charles Baudelaire et Colette, le soient.

Montaigne et Pascal forment en quelque sorte une paire, comme je le disais tout à l’heure. Presque tout Pascal vient de la lecture de Montaigne : les Pensées sont, d’une certaine manière, une réaction aux Essais. Elles n’existeraient pas sans l’œuvre de Montaigne.

Je conseillerais donc de lire cette paire, d’autant plus qu’elle est disponible en anglais.

HFR : Quel auteur aimeriez-vous traiter dans un prochain Un été avec… ? Avez-vous d’autres auteurs en tête, ou souhaitez-vous désormais vous concentrer davantage sur les artistes, notamment les peintres ?

Écoutez, non, je n’ai pas de projet précis, car il y a déjà eu une douzaine d’« étés » depuis Montaigne. J’en ai moi-même écrit quatre, et cela suffit.

Il y a bien sûr un ou deux auteurs que je traiterais volontiers, mais sans urgence. Il faudrait surtout qu’il y ait davantage de femmes, à la fois parmi les auteurs de ces livres et parmi les figures qui servent de modèles.

HFR : Et justement, à quels auteurs pensez-vous ?

Si j’avais à en faire un, je proposerais Stendhal, parce que c’est encore un auteur que j’aime beaucoup, sur lequel je n’ai pas énormément travaillé, et qui me semble particulièrement riche.

Pour que cela fonctionne, il faut des auteurs dont l’œuvre et la vie présentent une certaine variété. Colette, par exemple, a été très facile à traiter, parce qu’elle a vécu longtemps et mené des activités très diverses : elle a été romancière, mais aussi danseuse, journaliste, femme de théâtre. C’est une figure extraordinaire, avec une vie elle-même extraordinaire.

Il faut donc des auteurs qui aient une grande envergure et de multiples facettes. Je pense que Stendhal aurait très bien convenu. Il y a aussi des auteurs comme Denis Diderot que j’aurais volontiers choisis. Et j’avais également proposé Marguerite Duras comme autre figure féminine.

L’interview a été réalisée le 3 mars 2026 par Cécile Chen (Harvard College, promotion 2029), avec l’appui de Christian Bateman (Columbia College, promotion 2027).


1. Bachelor of Arts (Licence en lettres/arts).

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