Giulia Viacava est étudiante de premier cycle (« undergraduate student ») au Harvard College et membre de l’équipe féminine de natation et de plongeon de l’université.

Mon père sort mes deux grosses valises du coffre. Je le regarde, un grand sourire aux lèvres, les yeux remplis de larmes. Cette fois, c’est réel : je pars étudier aux États-Unis.
Un an plus tôt, cette idée semblait presque irréelle. Et pourtant, me voilà devant le campus dont je rêvais : Harvard. J’ai toujours voulu partir pour changer d’environnement, voir ce qu’il y a ailleurs, en dehors de ma petite ville où tous les jours finissaient par se ressembler.
Le rêve américain m’avait toujours intriguée, alors je me suis renseignée sur le processus de recrutement pour les athlètes. Ont suivi de nombreux appels en Facetime et Zoom (et j’insiste sur le mot « nombreux », car c’était vraiment plusieurs fois par semaine, avec différentes universités), ainsi que de nombreux soirs passés à entraîner mon accent américain pour paraître plus convaincante et à répéter toutes les questions possibles pour éviter de finir en « euh, um, so, um » et essayer de paraître un minimum crédible (ce qui n’est pas évident quand on a un vocabulaire restreint).
La liste d’universités s’est rapidement allongée, avec de grands noms qui m’ont surprise, comme Harvard, Princeton, University of Michigan, LSU, etc. Après quelques mois d’impatience, ce que je croyais impossible arriva : « We want to offer you a spot on our team », me dit la coach de Harvard Swimming and Diving. Pendant une seconde, j’ai cru halluciner. Puis je me suis reprise et j’ai accepté sur-le-champ.
Étant donné que le départ aurait eu lieu plus d’un an plus tard, j’avais laissé cette information dans un coin de mon cerveau sans vraiment y penser… jusqu’à ce moment-là, entourée de toutes mes valises.
Pendant tout le vol, j’appréhendais le moment d’arriver sur le campus et de rencontrer mes coéquipières et mes colocataires. Je me suis fait tous les films possibles imaginables (fortement influencés par les vrais films américains, si je dois être honnête).
Dès que j’ai mis les pieds sur le campus, j’ai été aussitôt accueillie par un grand : « Welcome class of 2028 ». « C’est donc ici que je vais vivre pendant les quatre prochaines années, wow » ai-je immédiatement pensé. Je récupère la clé de mon dortoir et je suis tellement heureuse d’être enfin sur ce campus dont j’avais rêvé que je saute de joie en découvrant ma chambre. Elle faisait à peu près la taille de mon salon… sauf que nous étions cinq à y vivre.
Mon « freshman dorm »1 avait trois chambres : deux doubles et une simple, avec un espace de séjour, et une salle de bain incluse. Le grand luxe ! Je me rends pour la première fois à la cantine et je reste bouche-bée devant sa beauté (je pense que c’était pour nous distraire de la nourriture !). Je plaisante souvent à ce sujet : tout le monde a ce préjugé que la nourriture est horrible et qu’il allait être difficile de s’habituer. La semaine précédant mon départ, ma mère – italienne – m’avait préparé exclusivement des plats de pâtes. Elle n’était pas sûre qu’il y en ait aux États-Unis (spoiler : il y en a). Certes, elles ne sont pas aussi bonnes que celles de ma maman, mais honnêtement, entre certaines cantines en France ou celle aux US, il n’y a pas une très grande différence au niveau du goût. Et si on n’aime pas la cantine, il y a des cuisines dans le sous-sol de tous nos dortoirs, donc on peut cuisiner tout ce que l’on veut.
J’étais la première à arriver dans mon dortoir, donc j’ai vu mes « roommates » rentrer une par une par la porte. Je me rappelle que ce soir-là, nous avons parlé toutes les cinq pendant plusieurs heures, racontant nos vies et faisant connaissance. Je n’ai jamais été aussi concentrée de toute ma vie pour comprendre tous les mots qu’elles disaient, même si elles parlaient très vite (elles sont toutes américaines) ! Arrive le moment où c’est à moi de parler. Je dis que je viens de Monaco, et là, une de mes colocataires répond avec assurance : « Ah, mais c’est à côté de la Grèce, non ? » J’ai explosé de rire. Après cette conversation, j’ai tout de suite compris qu’elles allaient devenir mes meilleures amies. Après seulement quelques jours, nous savions presque toutes les unes des autres, comme si nous nous étions toujours connues.
Harvard a un système assez particulier : l’été avant la première année, il faut remplir un formulaire indiquant nos horaires de sommeil, nos habitudes (si nous sommes organisées, silencieuses, etc.), ou encore nos priorités. Les étudiants « compatibles » sont ensuite regroupés dans la même chambre. Je ne remercierai jamais assez Harvard de m’avoir associée à ces personnes incroyables. En effet, je vis encore avec elles en deuxième année et je leur ai même rendu visite chez elles pendant Thanksgiving et avant Noël ! Avant d’arriver à Harvard, j’avais très peur d’être seule ou de ne pas trouver d’amis parce que je suis étrangère et que mon anglais n’est pas parfait. Mais, encore une fois, ce préjugé a été pulvérisé en une seule soirée. Au contraire, j’ai vite découvert que les Américains adorent rencontrer des étudiants internationaux. Ils trouvent souvent les accents étrangers charmants et sont très curieux d’en apprendre davantage sur nos cultures et nos pays. Loin d’éprouver la solitude ou l’isolement, je me suis sentie accueillie avec beaucoup de bienveillance dès les premiers jours.
Quelques jours avant le début des entraînements, j’ai fait la connaissance de toute l’équipe lors d’un pique-nique. Je me souviens avoir été stressée à l’idée d’apprendre trente nouveaux noms ; j’avais même révisé le « roster » avant d’y aller. Je me suis immédiatement sentie très bien accueillie, presque comme dans une famille. C’était très différent de ce que j’avais connu dans mon club. J’étais plus ou moins amie avec tout le monde, mais la natation étant un sport majoritairement individuel, je n’avais jamais vraiment ressenti ce sentiment d’inclusion et de famille.
Ce sentiment s’est également traduit dans les compétitions. Celles-ci n’ont rien à voir avec les compétitions auxquelles j’étais habituée chez moi. En France, les compétitions étaient presque silencieuses pour moi. Je m’échauffais seule, enfermée dans ma bulle. Je nageais ma course, j’échangeais quelques mots avec mon entraîneur, puis je disparaissais pendant vingt minutes dans le bassin de récupération. Je passais ensuite la majorité du temps à regarder mon téléphone ou à parler à quelques coéquipiers, sans vraiment faire attention à ce qu’il se passait dans le bassin, sauf s’il y avait vraiment une course intéressante ou des amis.
Ici, c’est tout l’inverse. Nous avons une réunion d’équipe avant toutes les compétitions et nous faisons un « team cheer » tous ensemble. L’esprit d’équipe résonne plus fort que notre haut-parleur, qui fait trembler les vitres de la piscine avec la chanson « Get It Sexyy » de Sexyy Red à plein volume. Le niveau d’énergie et les « good vibes »2 sont vraiment incomparables. Nous prenons du plaisir à nager pour quelque chose de plus grand que nous, ce qui n’était pas vraiment le cas chez moi. Nous encourageons toutes nos coéquipières et nous ne restons jamais sur nos téléphones. Cela fait plaisir de nager avec une vingtaine de personnes qui vous encouragent. Je dirais que c’est l’une des différences les plus marquantes entre le sport aux États-Unis et le sport en club en France, avec le fait que la majorité des compétitions ne durent que quelques heures et non plusieurs jours comme en France. Le circuit de la National Collegiate Athletic Association (NCAA) considère le sport universitaire comme un loisir, donc certaines règles s’appliquent, comme une semaine de repos obligatoire après la fin de la saison universitaire. Je pense que cette notion de non-professionnalisme permet aussi de voir le sport sous un autre angle, peut-être plus détendu, où l’on se rappelle pourquoi on a choisi de pratiquer ce sport et pourquoi on l’aime autant.
Cela fait plaisir de nager avec une vingtaine de personnes qui vous encouragent.
Ce sont ces belles paroles que j’essaie de me répéter le lundi matin lorsque mon réveil sonne à 5h30.
Je pensais que me réveiller à 6h30 était déjà un exploit au lycée pour nager de 7h à 9h, mais je n’étais pas prête pour les matins américains. En réalité, oui, c’est parfois difficile, mais on finit par s’y habituer. Et c’est toujours amusant de voir la réaction des non-sportifs lorsque l’on leur dit que l’on s’entraîne matin et soir presque tous les jours. La perception des athlètes est d’ailleurs un aspect des États-Unis que j’apprécie particulièrement. Ici, les sports sont davantage valorisés, surtout à l’université, et la majorité des étudiants suivent les résultats des différentes équipes du campus. C’est quelque chose qui ne se serait jamais produit chez moi. Des élèves de mon lycée qui suivent la natation ? Jamais (sauf s’ils étaient nageurs, et encore). Cette intégration du sport dans les structures scolaires et sociales correspond beaucoup à l’image du rêve américain que l’on voit dans les films, surtout lorsqu’il y a un match de football américain. Le « Game Day » est un jour sacré pour les étudiants : ils se réunissent tous au stade, chantent fièrement les chants de leur université, mangent des hot-dogs et passent de bons moments ensemble. D’ailleurs, pas besoin d’y connaître grand-chose au football américain : il suffit juste de détester l’équipe adverse !
Même si nous sommes considérés comme des « amateurs » par la NCAA, toutes les structures athlétiques montrent en réalité le contraire. Les universités américaines disposent d’infrastructures et de ressources tellement impressionnantes que même certains centres nationaux d’entraînement ont du mal à rivaliser avec elles. Du côté de la piscine, nous avons un bassin olympique qui peut être transformé en bassin de 25 yards à huit lignes, avec une fosse à plongeon, ainsi qu’un autre bassin de 25 yards à six lignes. Si nécessaire, nous avons également une autre piscine plus proche des salles de classe, destinée davantage au public ou aux étudiants, mais qui reste tout de même un bassin de 25 yards à six lignes. Au niveau du staff, il y a vraiment tout ce que l’on peut imaginer : kinésithérapeutes, nutritionnistes, coach mental, préparateur physique, médecins, entraîneurs, assistants… Il y a véritablement une personne pour tout.
Cette vague de personnel se retrouve également du côté académique. Lors de notre première année, nous sommes attribués à des « first-year advisors » ainsi qu’à des « advising fellows » (des étudiants plus âgés) qui sont là pour nous orienter vers toutes les ressources que Harvard peut offrir et pour nous aider à choisir des cours qui pourraient nous intéresser. En deuxième année, nous sommes attribués à des conseillers plus spécialisés après avoir déclaré notre « concentration » (notre spécialisation). Ils nous aident à trouver des cours cohérents avec nos projets académiques, à chercher des stages ou à nous orienter vers d’autres ressources.
Un autre atout majeur : les professeurs. Ce qui m’a énormément surprise ici, c’est leur accessibilité. Même dans des cours pouvant réunir jusqu’à 500 étudiants, il est possible de discuter calmement avec eux et même de prendre un café ensemble. Pour les devoirs, il existe toutes sortes de dispositifs de « tutoring » : individuel, en groupe, assuré par des étudiants ou par des professeurs, le tout fourni par l’université. Je ne veux pas insinuer que tout est facile et que tout le monde obtient de bonnes notes sans effort. Mais le système est conçu de manière à ce que les étudiants qui veulent vraiment apprendre, poser des questions et fournir des efforts soient récompensés.
L’une des choses pour lesquelles je suis le plus reconnaissante est le nombre d’opportunités que ce pays offre. L’été dernier, je suis retournée en France pour passer du temps avec ma famille et je voulais trouver un stage, car la majorité des étudiants de ma promotion à Harvard en faisaient un. J’ai envoyé des courriels un peu partout, mais peu de personnes m’ont répondu, et la plupart des réponses étaient négatives. J’ai seulement réussi à faire deux semaines d’observation dans un hôpital (simplement parce que je connaissais quelqu’un), mais ce n’était même pas ce que je voulais faire au départ. Je l’ai surtout fait pour ne pas m’ennuyer chez moi. J’ai réussi à y glisser un petit tour dans un labo, mais je me suis vite rendue compte qu’il y avait plus de matériel dans nos laboratoires de cours à Harvard que dans un laboratoire à l’hôpital… Là encore, les ressources n’étaient clairement pas les mêmes. Après cette expérience, j’ai commencé à chercher autour de Cambridge et de Boston pour intégrer un laboratoire qui m’intéressait vraiment. Finalement, j’en ai trouvé un qui correspondait exactement à ce que je cherchais, et depuis j’y travaille plusieurs jours par semaine et y apprends énormément. Il existe tellement plus de ressources pour les jeunes qui veulent apprendre que j’en suis vraiment reconnaissante. L’Amérique fait également rêver du point de vue du travail : pour un même emploi, on peut être payé plus de deux fois plus qu’en France, même en étant étudiant.
Mon rythme de vie a également beaucoup changé. Ici, je suis toujours occupée. Pour prendre l’exemple de mon lundi, voici à quoi ressemble une journée type. Je me réveille à 5h30 pour prendre le bus de l’université à 5h45, qui m’emmène à la piscine. À 6h15 commence l’entraînement (un travail d’endurance, l’un des plus difficiles de la semaine). À 8h15, je sors de l’eau et je me dépêche de prendre le bus qui m’emmène à mon cours de mathématiques à 9h. À 10h15, je quitte la salle de classe, traverse le « Yard » et prends le M2, le bus gratuit qui m’emmène jusqu’au laboratoire où je travaille. Je déjeune entre deux expériences, puis je quitte le laboratoire pour assister à mon cours de « computer science »3 à 13h30, avant de retourner à la piscine pour un deuxième entraînement, accompagné d’une séance de musculation. Après ce second entraînement, j’assiste à ma dernière classe de la journée : « tissue engineering », qui se termine à 17h. Ensuite, je fais mes devoirs pendant environ une heure avant de dîner et d’aller travailler à mon job étudiant (il faut bien financer le shopping après les examens, puisque le laboratoire ne me paye pas encore !). Une fois sortie du travail, je termine mes devoirs, souvent au « Cabot Café » avec des amis (oui, mon dortoir, Cabot House, possède son propre café), puis je vais enfin dormir à 23h environ.
On pourrait penser que je n’ai pas de vie sociale, mais je vous assure que je trouve toujours du temps pour passer des moments avec mes personnes préférées. Il y a tellement d’activités sur le campus : des cours de peinture ou de poterie, des sorties shopping à Boston, ou simplement des moments de détente dans un café. À cela s’ajoutent bien sûr les aventures du samedi soir, notamment les « mixers », qui sont des fêtes organisées entre différentes équipes sportives pour permettre aux étudiants de faire connaissance avec d’autres athlètes. On ne s’ennuie jamais !
Le fait de partir m’a ouvert les yeux sur énormément de choses. D’un côté, lorsque je suis revenue, j’ai davantage apprécié la mer, la chaleur et le fait que tout soit proche, que l’on puisse marcher partout sans devoir prendre le métro ou le bus. De l’autre côté, j’ai réalisé qu’il y avait tellement plus de choses à faire ici qu’à la maison, où tout me semblait devenu redondant : les mêmes restaurants, les mêmes endroits, les mêmes visages. Je réalise aujourd’hui que ce n’était peut-être pas l’endroit où je pouvais évoluer comme je le souhaitais. Partir m’a aussi permis de devenir plus indépendante et d’apprendre à me débrouiller seule (ce qui n’est pas évident lorsque son père vous accompagne tous les matins à l’école ou à l’entraînement depuis toujours). Je sens enfin que je peux faire ce que je veux. Je suis ma seule limite. Mon avenir est devant moi, et je peux le façonner comme je le souhaite. Certes, c’est parfois bouleversant d’y penser, mais c’est aussi extrêmement excitant de voir toutes ces nouvelles portes s’ouvrir. L’Amérique m’a également apporté beaucoup d’ouverture d’esprit, grâce aux différentes cultures et opinions qui coexistent et cohabitent (la plupart du temps, du moins à Harvard). J’y ai aussi découvert des aspects de moi-même : une nouvelle manière de voir les choses, davantage de confiance en moi, et une meilleure compréhension de ce qui me passionne réellement.
Parfois, je repense à ce moment sur le trottoir, avec mes deux grosses valises et mon père à côté de moi. À cet instant-là, je ne savais pas encore à quel point cette décision allait transformer ma vie. Aujourd’hui, je sais que partir a été l’une des meilleures décisions que je n’aie jamais prises, et je serai toujours reconnaissante pour cette opportunité.
1 Dortoir d’étudiants de première année.
2 Ambiance.
3 Informatique.