Voyages chez moi, par Virginie Greene

Virginie Greene est professeure émérite de français à Harvard, spécialiste de littérature médiévale, dont les travaux explorent la philosophie, Proust et les rencontres à travers l’histoire.

Saint-Dié-des-Vosges

Tous les francophones sont homeless. Il n’y a pas de terme en français qui traduise le home anglais, dans son confort, son côté cosy et son côté château-fort. Pendant trente-six ans, j’ai eu un home aux États-Unis, mais je n’étais pas chez moi. Toutes ces années, j’ai migré comme les oies sauvages de mon home à chez moi, et de chez moi à mon home, au rythme de l’année universitaire.

Chez moi, c’est Saint-Dié, 20 000 habitants, département des Vosges, dans la région qui s’appelle aujourd’hui « Grand Est ». L’été 2023, ma migration annuelle a cessé. Je suis rentrée chez moi pour y passer ma retraite. Je retournerai aux États-Unis en visite. Je n’y ai plus de home.

Je suis rentrée chez moi après avoir vécu longtemps dans un pays, une culture, un milieu qui prônent le progrès, l’exploration, la croissance, le mouvement, l’aventure, tout en promettant la sécurité et le confort du home pour tous. Une promesse qui ressemble de plus en plus à un rêve ou à un cauchemar. Toutes ces années, je me suis sentie at home dans la version universitaire de cette culture. Il y avait toujours en moi cet autre lieu, que je ne pouvais pas expliquer à mes parents, amis et collègues américains. Quand je rentrais chez moi, je n’allais ni à Paris ni en Provence, mais en Déodatie, la petite région autour de Saint-Dié, Dié étant l’abréviation de Deodatus, un moine ermite du VIIIème siècle, dompteur de loups et abatteur de sapins. Pour les non-Déodatiens, la Déodatie, cela sonne comme la Comté de Bilbo le Hobbit. Peut-être ai-je été toutes ces années américaines un hobbit incognito ?

Rentrer chez soi semble le contraire du voyage, même si l’un des grands voyageurs dont on conte encore le périple n’ait eu d’autre but que de rentrer chez lui. Je suis allée de Cambridge, Massachusetts, à Saint-Dié, Vosges, via San Francisco, Chicago et Paris, non parce que les dieux s’opposaient à mon retour, mais pour faire mes adieux à des gens et au pays. Le vrai voyage a commencé après cette brève odyssée. Il ne s’agissait plus de changer de continent, mais d’échelle. Il me fallait recomposer mes cartes mentales. Qu’est-ce qu’un monde dont le centre est Saint-Dié ? C’est un monde concentrique dont la mesure première est mon pas.

Pendant trente-six ans, j’ai eu un home aux États-Unis, mais je n’étais pas chez moi

En partant de chez moi, à pied, je suis à une minute de la place du marché, deux minutes de la poste, cinq minutes de la mairie, de la médiathèque et de la cathédrale, dix minutes d’un supermarché et quinze minutes de la gare. Saint-Dié n’est pas une jolie ville. Une bonne part a été détruite en novembre 1944 et reconstruite dans les années cinquante. C’est une ville composite, qui depuis le Moyen Âge, a traversé plusieurs guerres et plusieurs modernités. C’est une ville cosmopolite dont la métallurgie et le textile ont naguère attiré des Italiens, des Polonais, des Portugais, des Algériens, des Turcs et des Sénégalais. Aujourd’hui, la ville n’attire plus grand monde.

Le deuxième cercle est une vallée enserrée par quatre petits massifs boisés : le Kemberg et la Madeleine sur la rive gauche de la Meurthe, l’Ormont et la Bure sur sa rive droite. En vingt à trente minutes à pied de chez moi, je suis dans une forêt exploitée depuis longtemps, sillonnée de sentiers, de routes forestières et de pistes pour VTT. Sapins, hêtres et pins en sont encore les essences principales. On peut y ramasser des champignons et des myrtilles. Le grand tétras en a disparu. Des éoliennes y sont apparues. La roche mère est un grès rose, visible sous forme de sable dans les sentiers, d’éboulis dans les pentes, et d’empilements dénudés sur les sommets. De ces roches, on a une vue panoramique d’un paysage qui n’a rien de grandiose : une petite rivière, une petite ville, de petites zones commerciales, de petites exploitations agricoles, de petites gravières, avec, en fond de paysage au sud et à l’est, le massif arrondi des hautes Vosges.

Le troisième cercle demande que l’on prenne la voiture si on veut s’y promener en moins d’une journée. C’est la Déodatie et ses confins : des vallées d’affluents de la Meurthe, de la Moselle ou du Rhin, où l’on arrive par des cols. Bourgs, villages, hameaux, anciennes usines textiles ou papetières, monuments aux morts : les guerres et la désindustrialisation ont laissé leurs marques dans cette campagne verdoyante. Après deux ans, je découvre encore des lieux et des sites. Un hôtel de ville du XVIème siècle dans une petite ville à la réputation de hell hole ; une vallée mennonite ; des bornes marquant les limites de territoires des tribus gauloises ; des musées, des librairies, des festivals, des jardins… sur fond de misères.

Le quatrième cercle est régional. Par la route ou le rail, on peut rejoindre les Vosges montagneuses du nord et du sud, la plaine de la Vôge à l’ouest, l’Alsace et la Lorraine à l’est. Je n’aurai pas assez du reste de ma vie pour tout visiter de Mulhouse à Metz, de Strasbourg à Neufchâteau, de Nancy à Belfort. J’aime revenir aux lieux où je suis déjà allée pour y retrouver des sensations et y déchiffrer le passage du temps. Et j’aime me garder des lieux inconnus à découvrir pour y revenir. Je ne suis encore jamais allée à Toul, Luxeuil, Obernai et bien d’autres.

Au-delà de ce cercle, il y a les proches européens qui demandent plus d’organisation, et les lointains, que je n’ai pas encore trouvé le temps de considérer. Allemagne, Luxembourg, Belgique, Suisse, et Italie sont accessibles pour de courts voyages. Saint-Dié-Anvers, Saint-Dié-Coblence, Saint-Dié-Solingen, Saint-Dié-Biella sont des itinéraires que je ne vous recommande pas, parce qu’ils n’auraient pas de sens pour vous, alors qu’ils en ont pour moi. Ces destinations ont enrichi mon sens du chez moi en le situant dans un plus vaste espace, une plus longue histoire.

J’ai pu relier mon chez moi à l’espace européen et son histoire lotharingienne en rapportant d’un autre continent la capacité de me situer dans un vaste territoire. Ma carte mentale américaine n’était pas faite de cercles concentriques mesurables en heures de marche, train ou voiture, mais de projections dans des au-delà incommensurables. J’ai grandi aux États-Unis. Chez moi, je suis revenue à la mesure humaine.

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